Lors de la 41ème édition du Festival Montpellier Danse, Jean-Paul Montanari avait programmé une rétrospective de 5 pièces de Daina Ashbee : Serpentine, Unrelated, Pour, Laborious Song, et When the ice melts, will we drink the water ? Pour cette 44ème édition, Daina Ashbee présente sa dernière création, We Learned A Lot At Our Own Funeral (« Nous avons beaucoup appris de nos propres funérailles »). Dans cette pièce, la chorégraphe canadienne aborde la question de la mort : non pas celle qui nous prend par surprise mais celle qui, dans nos heures sombres, nous appelle à elle.
“Le sang, l’eau, les organes, les os, l’énergie, la pensée”… écrit Daina Ashbee.

Dans la salle du studio Bagouet, toutes les fenêtres sont ouvertes, feuillage, ciel, soleil, s’invitent dans l’espace scénographique de We Learned A Lot At Our Own Funeral. Nous entrons dans le studio. Une partie du public monte sur le gradin, les autres prennent place sur les chaises rangées le long des murs. Difficile de dire s’il s’agit d’un dispositif quadrifrontal, ou si une partie du public est sur le plateau tandis que l’autre est dans la salle. Une première rangée de fenêtres se ferme. Dans le silence, les vibrations d’un Om, comme arraché à l’énigmatique Konx Om Pax (”Lumière en extension” / ”Light in Extension”) qui accompagne les mystères d’Éleusis, rites religieux secrets de la Grèce antique célébrant le culte de Déméter et Persephone. La deuxième rangée de fenêtres abaisse les stores à son tour, et tandis que la salle s’obscurcit, le public rejoint le “Om”, réveille sa colonne d’air, se fait chœur dans la résonance des basses profondes. La vibration des corps et de l’air devient palpable. Dans le noir silencieux du plateau, notre ouïe est en éveil et notre imagination nous ouvre les portes d’un autre monde.
Momoko Shimada décolle, une à une, les larges bandes du tapis de danse et dévoile la nudité du sol. Arrachement comme un cri, le bruit du vent, le mouvement des vagues. Le plateau rajoute une orchestration intradiégétique à l’orchestration de la composition musicale de Gabriel Nieto, fait à partir d’enregistrements de pluie, d’océans et d’animaux. Disposés en tas, le long d’une ligne longeant le sable, les tapis se font dunes, chaîne de montagnes, élément de nature. Il fait sombre, Momoko Shimada est allongée au sol, sur un lit de sable. Dernier repos.
La lumière monte un peu, et c’est nous, assemblée du miroir, regardante outre-tombe, spectateurice de l’autre rive, vivant.e.s, témoins, qui sommes éclairé.e.s. Juste ce qu’il faut pour se savoir visible, sans nous éblouir pour autant.
Lentement, Imara Bosco arrive vers nous, dense et fantômtique, presque invisible. Sa respiration est lente et profonde, et d’un tréfond dont on ne soupçonnait pas que le corps soit doté, elle fait naître un cri, chant, hurlement, sanglot, pleur, douleur. Chaque cellule du corps hurle et pleure avec elle, avec toute l’ampleur d’une large respiration. Encore, puis à nouveau, et encore. Comme un acte sacré qui déchire le noir, le cœur et les entrailles, la voix d’Imara Bosco fraye un chemin qui va de l’oreille au canal lacrymal, et réveille les larmes qui sommeillaient en nous, tapies au fond de la conscience…
Le corps de Momoko Shimada quitte son lit de sable, entre rigidité cadavérique et position fœtale. La breakdance affleure, comme “un combat avec soi-même”, dans une relation avec le sol qui appelle autant nos propres funérailles que notre renaissance.

Humus des corps rendus à la terre, au sable, à la mer, le travail de Daina Ashbee se passe facilement de mots. Flirtant avec la performance, fin, profond, délicat, et d’une rare intelligence…
Marie Reverdy
Daina Ashbee
Direction artistique et chorégraphie : Daina Ashbee / Interpretes : Momoko “Momo” Shimada, Imara Bosco / Regard extérieur : Gabriel Nieto / Assistante de répétitions : Imara Bosco / Lumières : Vito Walter / Composition musicale : Gabriel Nieto, avec des enregistrements de pluie, d’océan et d’animaux
Production : Daina Ashbee Company / Administration : New Works (Vancouver) / Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024, Usine-C, Festival Saint-Sauveur, Crimson Coast Dance Society, The Dance Centre / Avec le soutien de The Candance Network et Canada Council for the Arts / Pour cette création, Daina Ashbee a été accueillie en résidence à l’Agora, cité internationale de la danse avec le soutien de la Fondation BNP Paribas.
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Un article très intéressant, je trouve. Je me suis permis de le rebloguer sur mon blog !
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