Le festival se poursuit avec un moment particulièrement précieux : Armin Hokmi dévoile la finesse de son écriture chorégraphique lors de sa pièce Shiraz, au théâtre du Hangar.

Shiraz, d’Armin Hokmi
Lors de la conférence de presse, Armin Hokmi nous a longtemps parlé de Shiraz, ville iranienne située dans le sud-ouest du pays, dans la province du Fars, au pied des monts Zagros. Ancienne capitale de la Perse jusqu’à la fin du XVIII siècle, on connaît, en France, un dérivé du nom de cette ville dans nos cépages viticoles qui composent les vins des Corbières, Minervois, ou encore Pic Saint-Loup, entre autres. Le nom du cépage Chiraz, déformé avec le temps en Syrah, trouvait en effet ses origines à Shiraz. La syrah est largement utilisée dans le sud de la France car il s’agit d’un raisin facile à travailler, vigoureux, précoce, résistant au mildiou, et donnant un vin puissant, épicé, assez épais, aromatique, bien alcoolisé et qui vieillit bien : fructueuse bi-nationalité. Outre son patrimoine historique architectural et son vin, Shiraz s’est également distinguée par son Festival des Arts, qui s’est tenu chaque année entre 1967 et 1977. Transdisciplinarité, transnationalité, recherche et contemporanéité constituaient les 4 brins de l’ADN du Festival des Arts de Shiraz. “Son territoire appartenait à la confrontation des diversités, des solidarités concurrentes et des visions proliférantes” indique Vahli Mahlouji, chercheur sur les archives du Festival des Arts de Shiraz, dont la citation est mise en exergue dans la feuille de salle.
“Il y peu d’archives sur le Festival”, nous rappelle Armin Hokmi lors de la conférence de presse. La mémoire du festival est partielle et la transmission, orale. Comment, dès lors, se souvenir de cette vie d’avant le régime théocratique et autoritaire de la République Islamique ? Comment la mémoire d’avant 1979 résiste-t-elle à la guerre que les fondamentalistes religieux font violemment aux corps et aux esprits amoureux de la culture et des arts ? Comment être héritier.e de cette culture cosmopolite et ouverte, en la gardant intacte et distincte des conditions politiques actuelles ?

La pièce ne sera pas documentaire. Le récit du Festival de Shiraz se situe à l’endroit de l’écrin. En effet, l’Histoire du Festival de Shiraz s’invite aux abords de la danse : dans les conférences de presse, dans les programmes, dans les feuilles de salle, dans le titre, soulignant le trou de la mémoire consciente qui, sur le plateau, confère aux corps dansant le statut de braise couvant sous la cendre dont on sait qu’elle a la force de s’embraser pour faire repartir le feu.
La main devant le visage, entre miroir tenu et pudeur qui cache, 6 danseureuses maintiennent une légère impulsion, vivace comme un battement, discrète sur les rythmes d’une musique persane. Irrépressible danse clandestine. Les déplacements sont légers, les configurations d’ensemble affleurent. Sensualité, langueur, Shiraz procède par entêtement souterrain. “Différence et Répétition” dira Jean-Paul Montanari citant Gilles Deleuze.
Difficile de parler de cette pièce, tant on sent que la mémoire, loin d’être documentaire, travaille les corps dans les profondeurs enfouies, cachées par le régime, ferments de pétrole prêt à jaillir. Si la pièce offre, dans ses abords, de parler du Festival des Arts de Shiraz, perpétuant ainsi la tradition orale de la transmission de cette mémoire, le document, précieux, restera néanmoins hors de la scène, laissant au plateau le soin d’être bien au-delà du langage, dans une autre forme de mémoire, autrement vivace, montrant l’irrépressible corps et l’irrépressible danse. Mémoire résiduelle, survivance, intime résistance : cet irrépressible est éminemment et redoutablement politique.
Marie Reverdy
Shiraz, d’Armin Hokmi
Concept, chorégraphie : Armin Hokmi / Avec Daniel Sarr, Aleksandra Petrushevska, Luisa Fernanda Alfonso, Efthimios Moschopoulos, Johanna Ryynänen, Emmi Venna en alternance avec Xenia Koghilaki, Charlott Madeleine Utzig / Musique : EHSXN, Reza R / Création lumière : Vito Walter / Scénographie et concept lumière : Felipe Osorio Guzmán / En conversation avec : Emmi Venna / Costumes : Moriah Askenaizer / Consultation et étude des archives du Festival des arts de Shiraz : Vali MahloujiCoproduction : Festival Montpellier Danse 2024, Rosendal Teater, Dansehallerne (Copenhague), Black Box teater (Oslo), Tanzfabrik (Berlin), The Finnish Cultural Foundation (Finlande) / Avec le soutien de : Arts Council Norway, Nordic Culture Fund, FFUK, Nordic Culture Point / Accueil en résidences : Montpellier Danse à l’Agora, cité internationale de la danse (Montpellier), Tanzfabrik (Berlin), Lake Studios (Berlin), Uferstudios (Berlin), DAVVI Center for Performing Arts Hammerfest / Période de recherche soutenue par : Dis-Tanzen / Remerciements à : Rasmus Jensen, Diletta Sperman, Ellen Söderhult, Theatre Haus Berlin / Pour cette création, Armin Hokmi a été accueilli en résidence à l’Agora, cité internationale de la danse avec le soutien de la Fondation BNP Paribas.
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