The Cloud d’Arkadi Zaides / Festival Montpellier Danse 44

The-Cloud - Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio - SpinticA.fr

Dans cette dernière création, intitulée The Cloud, Arkadi Zaides poursuit sa réflexion sur les liens qui unissent performance et document. Il est question, ici, de la mémoire de Tchernobyl, au moment où la fusion du cœur du réacteur 4 a provoqué l’incident nucléaire le plus grave de l’histoire, entre souvenirs d’enfance, catastrophe planétaire et signe d’un effondrement politique.

The-Cloud - Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio - SpinticA.fr
The-Cloud – Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio

Du nuage à la pluie et de la pluie à la glace

Le mot « nuage » est particulièrement polysémique : nuage du ciel, nuage de mots, cloud des mémoires dématérialisées, archivées on ne sait où, inlocalisables… Impossible, dès lors, d’avoir une vue globale : nous semblons baigner dedans sans trop de repères – une petite data par-ci et une autre par-là, un nuage de données et un nuage radioactif. L’architecture du nuage ne se laisse pas deviner par ses contours… Le nuage embrume le regard de sa polymorphie.

Sur le plateau, Arkadi Zaides est au centre. À jardin, Axel Chemla-Romeu-Santos traite les paroles en direct et génère des contenus projetés. Au fond, un écran qui accueille les structures du cloud.

Le cloud, en tant que concept, dessine facilement les plans d’une architecture aux contours flous, faite de ramifications, de rhizomes, de débordements hors du cadre de l’écran de fond de scène sur lequel les mots, les images et les liens étendent insatiablement leurs synapses.

Mais finalement, ce nuage visuel et conceptuel se condense, et ruisselle à présent au creux de l’oreille par la voix d’Arkadi Zaides. Il y parle de son enfance, de Tchernobyl, des liquidateurs et de leurs combinaisons qu’on peut trouver aujourd’hui sur internet. Vestige potentiellement radioactif. Le geste chorégraphique commence là : dans la matérialité du texte, de sa restitution orale et de sa retranscription à l’écran, comme un tremblement, une poussée — atome de la force qui déborde chaque mot avec la densité d’un bloc de glace…

The-Cloud - Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio - SpinticA.fr
The-Cloud – Arkadi Zaides © Laurent Philippe

La mémoire

Arkadi Zaides se tient toujours sur la pointe des pieds au bord du précipice des catastrophes : famille juive biélorusse et ukrainienne, guerres incendiaires, guerre froide, formidable XXe siècle, enfant des parages de Tchernobyl, nuageant sa mémoire familiale sensible, dilatée dans le cloud de l’hyper-objet. Mémoire de famille et de l’Histoire, faite de récits, photos, vidéos, répartis nulle part ou dispersés on ne sait où dans l’immatérialité du cloud. Où partiront les mémoires de ceux qui ont nettoyé le toit du réacteur 4 ? Et celles de la sœur aînée ? De l’ami d’enfance ? De cette voix qui nous parle et qui vient de se transformer, sous nos yeux, en témoignage écrit ?

C’est le gouffre qui souligne le poids du corps, et par-là même la densité de la voix. Au bord du gouffre, l’équilibre est précaire, la masse se fait sentir comme une menace, celle de disparaître. Petite angoisse existentielle : fin de soi et fin du monde. Pendant un temps, alors, la mémoire sera vive, faite de chair et de sang, puis elle deviendra statistique. Car, nous le voyons sur l’écran du fond, le réel se déréalise, le temps se cristallise, l’espace se perd, les images bavent, les visages s’effacent, les corps se difforment, la matière se dissout et la mémoire se dilate.

La dissolution

Dans le mouvement de cette dispersion et son nuage de poussière aveuglante, le plateau se vide, Arkadi Zaides s’absente, ne laissant que l’écran pour nous montrer les visages des liquidateurs chargés de nettoyer le toit du réacteur 4. Nul besoin de nous dire les conditions de leur mort, rien ne vaut l’absence et le rappel qu’ils avaient un visage, un corps, une peau.

Le cloud s’étend, la carte se fait plus grande que le territoire, hyper-objet. L’archive se dissout, la mémoire s’évase comme un nuage gazeux, emplissant l’air de particules fines, invisibles à l’œil nu mais saturant pourtant l’air environnant.

Dans la pénombre, la sensation se fait jour d’un lieu dont la structure relève du tribunal. Réparti sur les côtés perpendiculaires du plateau, le public assis sur le gradin à ma droite habite la vision périphérique de mon regard, comme un miroir de biais, point aveugle de la conscience. Rare et subtile intelligence de l’évidence spatiale.

Le document, l’aura et la peur

Quelqu’un arrive du fond, en contre-jour : mystère de la présence humaine que la démultiplication numérisée de ses diverses captations ne saurait remplacer. Il approche. C’est alors que la brutalité du réel nous revient comme une peau qui se hérisse, par l’intermédiaire d’un objet : la combinaison trouvée sur internet, censée protéger les liquidateurs des radiations, ce tissu ayant touché la peau d’un homme aujourd’hui défunt — « unique apparition d’un lointain, si proche soit-il » (Benjamin).

Une phrase prononcée au début de la pièce tranche l’ouïe comme un coup de scalpel, celle de l’éventualité de sa contamination. La mémoire que cette combinaison contient peut-être, sous forme de particules radioactives, “re-réalise” le réel, et “re-situe” le présent entre un passé qui existe encore et la peur des devenirs qu’il contient. Atome commun du document et de la performance, son arrivée réinvite le réel, l’aura, et la peur.

C’est alors que le corps que cette combinaison enveloppe se meut pour mieux la montrer. Dans la composition sonore d’Axel Chemla-Romeu-Santos, elle se fait peau de Misha Demoustier, peau plastique et fragile malgré sa lourdeur, son épaisseur et son opacité.

Bien sûr, la combinaison n’est pas d’origine. Mais le mot continue de creuser son sillon, la vision périphérique vibre légèrement dans le public, comme pour palper l’inquiétude, et le temps se suspend un peu au milieu des particules fines des souvenirs épars.

Fragment rescapé, auratique, et hypothétiquement radioactif de ce réel dont elle témoigne, la combinaison pèse de tout son poids sur l’espace-temps de la scène.

The-Cloud - Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio - SpinticA.fr
The-Cloud – Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio

Au commencement était le verbe… Il aura suffi de quelques mots, au début de la pièce, entrelaçant leur résonance au pli de l’apparaître d’une combinaison achetée en ligne, pour que le plateau se torde, que le réel frappe, que la peur s’éveille, et que le nuage gazeux s’effondre en grêle…

Marie Reverdy

The Cloud – Arkadi Zaides

Chorégraphie et direction : Arkadi Zaides
Interprètes : Axel Chemla-Romeu-Santos, Misha Demoustier, Arkadi Zaides
Dramaturgie : Igor Dobricic
Cinématographie : Arthur Castro Freire
AI developement et son : Axel Chemla-Romeu-Santos
Lumière : Jan Mergaert
Direction technique : Etienne Exbravat

Production et administration
 : Simge Gücük / Institut des Croisements / Production exécutif : laGeste / Coproduction : Montpellier Danse (FR), Charleroi Danse (BE), Maison de la Danse (FR), Mousonturm (DE), CAMPO (BE)
Residency support PACT Zollverein (DE), Orbita | Spellbound National Production Center for Dance (IT), Dialoghi / Villa Manin, CSS Teatro stabile di innovazione del Friuli Venezia Giulia (IT)
distribution internationale Cecilia Kuska & Rui Silveira / Something Great / Avec l’appui de la ville de Gand, les autorités flamandes et la mesure Tax Shelter du gouvernement fédéral belge via Flanders Tax Shelter, The Ministry of Culture of France / Directorate General for Artistic Creation, TMU New York. / Pour cette création, Arkadi Zaides a été accueilli en résidence à l’Agora, cité internationale de la danse avec le soutien de la Fondation BNP Paribas


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