When the ice melts, will we drink the water ? / Daïna Ashbee

When the ice melts, will we drink the water ? (Quand la glace fondra, boirons-nous l’eau ?) est la dernière des cinq pièces de Daïna Ashbee présentées dans cette 41ème édition du festival Montpellier Danse. Daïna Ashbee développe, pour ce solo interprété par Greys Vecchionacce au Hangar Théâtre, une écriture qui trouve son point de départ au niveau du pelvis, comme elle l’avait fait dans Pour, présentée quelques jours plus tôt au Studio Cunningham – Agora.

When the ice melts ©IreneMartinez

Zones d’ombre et de lumière du corps féminin

Il se produit de la conscience quand le corps dysfonctionne, dit-on. « À l’origine, Pour était une forme solo pour moi-même. Je souhaitais créer une pièce fondée sur mon propre cycle menstruel, très douloureux. Je n’en pouvais plus de réprimer cette douleur » explique Daïna Ashbee à Wilson Le Personnic (maculture.fr), le 17 septembre 2018. When the ice melts, will we drink the water ? et Pour sont intimement liées, l’une découlant de l’autre : « La danseuse Esther Gaudette devait au départ interpréter le solo Pour, tant et si bien que nous nous sommes retrouvées avec suffisamment de matériaux chorégraphiques pour une autre pièce, d’autres axes de recherches, un autre projet. » La relation entre Daïna Ashbee et ses interprètes est très forte, il n’y a qu’à consulter le programme pour s’en rendre compte : chaque solo est écrit en collaboration avec l’interprète. Si When the ice melts, will we drink the water ? était initialement écrit pour et avec Esther Gaudette, il est interprété aujourd’hui par Greys Vecchionacce. Mais nous avons la sensation vivace d’une écriture taillée sur mesure.

Nous entrons dans la salle. Greys Vecchionacce est déjà en place, faisant profil au public disposé en bifrontal, allongée sur le dos, jambes repliées, elle restera au sol du début à la fin de la pièce. Le public et la scène partage le même silence et la même lumière. Dans un rythme spasmodique, Greys Vecchionacce soulève le bassin et le rabaisse en un souffle. Chaque inspiration, expiration, se fait plus sonore. La main commencera à accompagner le mouvement, retombant, tremblante, comme extenuée par la douleur. Rien à faire, les contractions perdurent… Pivotant par ¼ de tour, lentement, Greys Vecchionacce accroche parfois notre regard avec ses yeux qui pourraient être au bord des larmes. Son corps semble s’abandonner à la douleur, cruelle car inexorable. Un abandon sans délectation, sans résistance, sans colère… Un abandon comme un état de fait.

Quelque chose explose, quelque chose affleure

Comme pour les autres pièces, une des grandes forces de Daïna Ashbee réside dans la finesse du dispositif de vision qu’elle met en place. Le plateau surélevé finit, par le paysage de l’assemblée regardante qui nous fait face, par évoquer l’autel… Ce dispositif bifrontal organise également un point de non-vision. Le corps de Greys Vecchionacce pivotant sur lui-même, nous nous retrouvons tour à tour face à son crâne, ou face à ses jambes entrouvertes. Le regard du public qui nous fait face, silencieux, immobile, redouble le jeu de regard entre le vu et le non-vu, voyant ce que nos yeux ne sauraient voir, comme une Origine du Monde… Le noir total qui arrive ensuite radicalise notre regard, car c’est dans le noir que l’explosion advient. Un cri retentit, primal, mouillé d’un pleur, un cri de douleur ou d’expulsion. On entend le bruit d’une main qui se frappe, ça sent la solitude à plein nez. On entend que le corps de Greys Vecchionacce se déplace, on la sent sur le bord, comme au pied d’un précipice. La lumière se rallume, elle est assise, immobile, jambes pendantes hors de la scène, la tempête vient de finir.

On aurait pu croire que les talons, le rouge à lèvre discret, le corps habillé, la scène surélevée auraient mis un peu plus de distance entre le public et l’interprète… C’est dans les saluts, lorsque j’ai vu Greys Vecchionacce enfin debout, avec son corps puissant, son sourire angélique et ses cheveux « moutonnant jusque sur l’encolure » (comme dirait Baudelaire) que j’ai senti affleurer dans mes yeux quelque chose venu de loin, de très très loin, sans pour autant qu’une émotion précise n’y soit associée, seulement ce constat : « ça pleure à travers moi… »

Double signature

En choisissant de juxtaposer ces 5 pièces, Jean-Paul Montanari nous présente une signature artistique très singulière, celle de Daïna Ashbee, caractérisée par une étonnante finesse et précision de l’écriture qui ne fait jamais défaut, d’une pièce à l’autre, à la lisière de la danse et de la performance. A travers cette signature clairement identifiable, nous découvrons la richesse de 5 propositions radicalement différentes. Jean-Paul Montanari nous offre ainsi de rencontrer un parcours de chorégraphe et les obsessions qui constituent les enjeux de sa recherche artistique. C’est aussi une signature, la sienne, car c’est bien la promesse que doit tenir un festival, celle d’un chemin offert aux spectateurs, la promesse d’une plongée esthétique…

Marie Reverdy

Production, direction artistique, conception, scénographie, interprète à la création : Daina Ashbee — En collaboration avec l’interprète : Esther Gaudette — Avec : Greys Vecchionacce

En collaboration avec le compositeur : Jean-François Blouin

Daina Ashbee bénéficie du soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts du Canada.

Daina Ashbee a été accueillie en résidence à l’Agora, cité internationale de la danse avec le soutien de la Fondation BNP Paribas

Publié par Marie Reverdy

Marie Reverdy est dramaturge et travaille avec plusieurs compagnies de théâtre et de danse, en salle ou en espace public. Formée à la philosophie, Marie Reverdy obtient son doctorat en 2008 avec une thèse consacrée à la question de la Représentation et de la Performance. Sa collaboration pour la revue d’art contemporain Offshore pendant près de 20 ans, pour laquelle elle rédigeait la chronique Théâtre, lui permet de se former auprès de Jean-Paul Guarino à l’exigence des concepts dramaturgiques et philosophiques déployés dans une langue qui échappe au formalisme universitaire. Marie Reverdy a également collaboré à la revue Mouvement pendant 5 années. Elle intervient auprès des étudiants de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, du Conservatoire de Montpellier parcours Théâtre, du DPEA de Scénographie de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier et de la FAI-AR – formation supérieure d’art en espace public à Marseille. Intéressée par la notion philosophique de Représentation, elle est l’auteur de l’ouvrage Comprendre l’impact des mass-médias dans la (dé)construction identitaire, paru en 2016 aux éditions Chronique Sociale. Elle a également publié Horace, Un semblable forfait, à partir d'Horace de Pierre Corneille, paru en 2020 aux éditions L'Harmattan.

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