Ambiance Festival ! Montpellier Danse n°41

Librairie Sauramps – un lundi à 15H32, je passe devant la table des ouvrages qui pourraient intéresser celui ou celle qui est en plein festival Montpellier Danse. Les ouvrages de Philippe Verrièle, critique de danse depuis 20 ans, sont sur la table. Cinq petits ouvrages réhaussés, pour la plupart, d’un petit autocollant orange fluo indiquant que « le syndicat professionnel de la critique Théâtre Musique Danse 2020 » leur ont décerné le prix du « Meilleur livre de danse de l’année »… 8 euros, waouh ! C’est presque gratuit ! J’en prends deux sur cinq « Qu’est-ce que la danse ? » et « Peut-on écrire la Danse ? », le premier et le dernier, l’Alpha et l’Omega de sa réflexion. Deux sur cinq, c’est une économie de 24 euros me dis-je, ravie de ma dextérité économique, avant de me raviser : « non, c’est 16 euros de dépensés en fait ». Il faut rentabiliser ! Je m’installe à une terrasse de café et lis le premier ouvrage d’une seule traite.

AfficheFMD2021©les produits de l’épicerie
Couverture : Transverse Orientation de Dimitris Papaioannou Photo : Julian Mommert Conception graphique : Les Produits de l’épicerie (Lille)

Qu’est-ce que la danse ? (on commence quand même par une grande question…)

Philippe Verrièle commence sa réflexion par une question terminologique, nous rappelant que le terme Danse vient de l’allemand « Tantz ».. Il serait plus juste d’avouer, en fait, que son origine est incertaine, aucun dictionnaire d’étymologie ne s’est aventuré à proposer une origine précise. Tous s’accordent, par contre, pour dire que le verbe « Danser » apparait dans la langue française au XIIe siècle. Les linguistes sont partagés sur l’origine de ce verbe sorti de nulle part. Pour certains, « danser » serait une déformation du latin « Tendere » donnant les verbes « tendre » et « étendre ». Pour d’autres, le mot viendrait peut-être du néerlandais « Deinzen », qui signifie « se remuer en divers sens, s’éloigner, reculer », issu du frison « Dintje » signifiant « trembler légèrement » et de l’islandais « Dynta » signifiant « agiter son corps de la tête aux pieds », « se remuer ». A moins que cela ne vienne de l’ancien haut allemand « Dansôn », qui signifie « tirer », « étendre »… Inutile, donc, d’aller chercher un quelconque « Dansere » chez nos ancêtres latins. On y trouve plutôt un « Ballare » issu du grec « Balein » (jeter) et « Boulesthai » (vouloir). Le « Ballare » latin signifie, initialement, « projectile », « jeté », donnant le « bailar » espagnol ou le « ballet » français, ainsi que les mots « arbalète », « ballotter », « parole » et « diable », mais pas le mot « balance » : cela laisse rêveur… Pour Philippe Verrièle, l’étymologie « Ballare » renverrait autant au fait de « se mouvoir en rythme » qu’à la notion d’ « équilibre », mais je n’ai trouvé aucun dictionnaire d’étymologie qui attestait de cette définition latine…

La danse, le danser, la chorégraphie

Philippe Varrièle définit la danse comme une pulsion, inexplicable donc. Moi, j’appelle ça un axiome esthétique : point n’est besoin de justifier. Il semble, en effet, que la danse, tout comme la musique et la représentation – celle des comédiens comme celle des plasticiens – soient intrinsèquement liées à la nature humaine ; nous retrouvons ces pratiques dans toutes les cultures.

Le Danser, pour Philippe Verrièle, est la partie sociale de la pulsion de danse, celle des bals, celle que l’on partage, celle qui construit un potentiel de « communication » dans la mesure où le danser peut se faire à deux, en groupe, face à face, où il peut être une danse de représentation, une transe spirituelle, etc. Nous comprenons alors ce qui est en train de se passer et savons comment nous comporter car nous partageons les codes culturels qui sont associés au danser (rien à voir, donc, avec la danse de Saint-Guy). Le danser, c’est la socialisation de la pulsion de danse, la danse que l’on fait pour, avec, grâce, à autrui.

Le chorégraphique serait la structuration artistique de cette pulsion de danse et de ce danser social. Philippe Varrièle nous rappelle son origine étymologique, puisée dans le chœur antique, qui évoque le mouvement collectif. Il interroge aussi la choreia platonicienne, cette discipline physique qui vise à « domestiquer » le corps. On pourrait également tenter de chercher du côté de la chôra platonicienne signifiant « tout espace délimité et occupé par quelqu’un ou quelque chose », comme écriture de l’espace… On pourrait rajouter, dans la filiation du chœur antique, sa fonction de commentaire de l’action. Le chœur antique ne mime pas l’action, il n’est pas, non plus, un personnage collectif du drame, il est un « registre » et induit l’axiologie qu’il convient de conférer à l’action dramatique. Expression axiologique et esthétique du drame, le chœur est nécessairement à côté de l’action, dans une forme d’abstraction de celle-ci. Origine probable car, en effet, la danse a longtemps été un « à côté », un « faire-valoir », assujettie au livret, au drame, à la narration, à l’analogie, au symbole… La danse était un « supplément d’âme » de la représentation, mais pas « une âme en soi »… Je pense à Laurence Louppe qui, dans sa Poétique de la danse contemporaine, définit la modernité chorégraphique par cette quête d’autonomie et de purification (au sens chimique du terme) : « Le danseur ne dispose de rien d’extérieur ou de supplémentaire à la maîtrise de soi. Il ne modifie rien, ne capture rien sur les objets du monde, même s’il entre avec eux en relation. La danse moderne sera cet art essentiellement et volontairement démuni. » (Bruxelles : Contredanse, p. 44 édition de 2004).

C’est donc un sacré chantier, déjà, que de comprendre le parcours terminologique de cet art récemment autonome.

Philippe Verrièle, Qu’est-ce que la danse ? – Regardez la danse 1, Editions Scala Eds Nouvelles, Collection Arts du Spectacle, 2019.

Le langage, le signe, la sémiotique

Philippe Verrièle fait un détour par la sémiotique et indique que la danse n’est pas un signe, puisque le signe serait, selon lui, « quelque chose qui tient lieu d’autre chose pour quelqu’un ». Pour ma part, ça, c’est plutôt la définition de la représentation… Le signe, il me semble, est quelque chose qui appelle. Il se présente par ce que je perçois (c’est son signifiant), que je délimite parce que je sens que ça veut dire quelque chose (son signifié). Quant au référent, que la sémiotique anglo-saxonne rajoute dans sa définition du signe, il induit en effet une confusion entre le signe et la représentation puisqu’il s’agit de pouvoir reconnaître, dans le réel, ce que le signe dénote… Toute une typologie basée sur la relation signifiant/signifié-référent voit alors le jour, le signe devient signe de, image de, bref, représentation de. Mais passons sur ce débat sémiotique qui se joue de part et d’autre de l’Atlantique pour revenir sur le signe tel que défini par Saussure, articulé en signifiant et signifié comme le recto d’une feuille induit nécessairement son verso, et prenons un exemple, celui d’un tableau abstrait. S’il ne représente rien, il fait signe, tout d’abord parce qu’il a été peint, qu’il accroche mon œil, et que je le regarde, donc, toute concentrée que je suis sur la matérialité de son trait, le jeu de proportion entre ses éléments, son organisation sur l’espace de la toile, ses couleurs, l’épaisseur de la couche qui me permet de voir, plus ou moins, la trace du pinceau, etc. Bref, un signifiant sans référent : il ne représente rien, mais avec une vague sensation de signifié qui ne saurait se résumer par une narration, par l’identification d’un thème ou de tout autre élément identifiable dans le réel. Quelque chose d’un peu plus fondamental se fait jour, comme la condition du sens plus que le sens en soi. En tout cas, cela fait signe pour dire « regarde-moi », mais sans être le « signe de » comme on serait « la représentation de ». Il est signe, au moins, que quelque chose à eu lieu, ne serait-ce qu’une intention artistique, car le sens n’est pas la référence identifiable[1], pas plus que le signifié n’est le concept. A cette condition, le signifiant sans référent peut renvoyer à lui-même et devenir autonome, tandis que le signifiant au signifié « flou » nous offre de nous concentrer sur sa matérialité. Être signe de rien d’autre que de soi, ce n’est pas être signe de rien du tout, et ce n’est pas, non plus, ne pas être signe du tout. C’est pour cette raison, sûrement, quoiqu’avec un autre rapport au vocabulaire sémiotique légèrement différent du mien, que Philippe Verrièle choisit cette citation de Michel Serre dans son prélude : « la danse est cet art étrange où quand le sage montre la lune [il nous fait signe, donc], il faut regarder le doigt [rien d’autre que le signifiant du signe, donc] »…

Si Philippe Verrièle insiste sur le fait que la danse ne soit pas un signe (il préfère parler de patterns et d’agencement de patterns), c’est pour ne pas trop vite la confondre avec un langage, pris ici comme synonyme de langue. Pour ma part, je ne suis pas sûre du terme pattern… En effet, le terme pattern pris, par Philippe Verrièle, dans son acception informatique – sans pour autant être clairement expliqué – pourrait se définir comme « motif de conception basée sur l’expérience du concepteur comme solution à un problème récurrent »… Cela correspond plus, il me semble, au pivot de tête pour ne pas vomir pendant une valse qu’au pas de valse en lui-même… Bien sûr, malgré les notions de « vocabulaire » et de « syntaxe » que l’on retrouve dans les témoignages de certains chorégraphes, l’analogie de la danse avec la langue ne doit pas présupposer que nous lirions l’œuvre comme on lirait un texte à visée informative, la danse ne fonctionnant pas comme agencement de signes linguistiques. Philippe Verrièle insiste sur ce point et sur la différence fondamentale qui existe entre la danse et le théâtre. En effet, il ne s’agit pas de composer avec des unités de signification aussi précises que le mot « table » est lié au concept de table ou que le préfixe « a » est privatif, sinon ce ne serait pas de la danse, ce serait du mime. Néanmoins, et pour parler de danse, je ne sais pas qui, du « pattern » ou du « vocabulaire », serait le meilleur concurrent à la pertinence. Notons toutefois que le premier terme est issu de l’architecture, le second de la linguistique, et que c’est peut-être ce qui fait toute la différence (et toute la préférence…). Moi, j’aime bien le mot « matrice » : ça sent la générativité à plein nez sans parler d’écriture, c’est de la même famille que « matière » ou « matériaux », on peut y adjoindre le terme « système », et en microbiologie, dit-on, la matrice est le milieu dans lequel même les bactéries sont cultivées !

De tout ceci découlent moultes questions :

Une sémiotique de la danse est-elle possible ?

Si oui, une sémiotique de la danse est-elle utile pour une dramaturgie de la danse ?

Le statut énonciatif du danseur est-il proche de celui du performer (en tant qu’il ne représente pas) ?

Est-il juste de dire que le chorégraphe « met en scène » la danse ? Qu’il « écrit » la danse ?

Que m’est-il permis d’espérer ?

Quelle heure est-il ?

Que vais-je manger ce soir ?

Vais-je rencontrer, un jour, le grand amour ?

Devant pareil vertige métaphysique, je retourne à Sauramps et achète les tomes 2, 3 et 4…

Marie Reverdy

Discussion avec le texte de Philippe Verrièle, Qu’est-ce que la danse ? – Regardez la danse 1, Editions Scala Eds Nouvelles, Collection Arts du Spectacle, 2019.

Dictionnaires d’étymologie consultés : CNRTL (CNRS/ ATILF) et Jacqueline Picoche, Dictionnaire étymologique du français, Editions Le Robert, collection Les Usuels, 2008.


[1] Pour les amateurs de logique formelle (et je sais qu’il y en a), Gottlob Frege avait distingué, très brillamment, le sens de la dénotation (autrement dit le « Sinn » du « Bedeutung ») dans son article explicitement intitulé Sens et Dénotation (Über Sinn und Bedeutung) publié en en 1892 dans la revue Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik. Cet article est considéré comme LE texte fondateur de la philosophie analytique.

Publié par Marie Reverdy

Marie Reverdy est dramaturge et travaille avec plusieurs compagnies de théâtre et de danse, en salle ou en espace public. Formée à la philosophie, Marie Reverdy obtient son doctorat en 2008 avec une thèse consacrée à la question de la Représentation et de la Performance. Sa collaboration pour la revue d’art contemporain Offshore pendant près de 20 ans, pour laquelle elle rédigeait la chronique Théâtre, lui permet de se former auprès de Jean-Paul Guarino à l’exigence des concepts dramaturgiques et philosophiques déployés dans une langue qui échappe au formalisme universitaire. Marie Reverdy a également collaboré à la revue Mouvement pendant 5 années. Elle intervient auprès des étudiants de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, du Conservatoire de Montpellier parcours Théâtre, du DPEA de Scénographie de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier et de la FAI-AR – formation supérieure d’art en espace public à Marseille. Intéressée par la notion philosophique de Représentation, elle est l’auteur de l’ouvrage Comprendre l’impact des mass-médias dans la (dé)construction identitaire, paru en 2016 aux éditions Chronique Sociale. Elle a également publié Horace, Un semblable forfait, à partir d'Horace de Pierre Corneille, paru en 2020 aux éditions L'Harmattan.

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