Il ne nous reste que nos yeux pour dévorer…

Montpellier Danse saison 21/22

Réflexion présentée à FiestAgora#5 – Montpellier Danse, présentation de saison 2021/22

Nous attendions le printemps, nous attendions l’automne, nous attendions probablement l’hiver. Nous attendions le soleil, nous attendions la pluie et les étangs regorgés, nous attendions le vent froid et la chaleur d’une salle de spectacle. Nous voilà au seuil de la saison espérée…

Nous voilà à la lisière de cette promesse, nous allons enfin pouvoir nous rejoindre, bientôt, autour d’une œuvre de danse.

Une œuvre n’est jamais une vague chose, plus ou moins belle, plus ou moins gorgée de messages qui seraient encodés, plus ou moins immuable, condamnée à la solitude des temples. Une œuvre est une ombre qui plane au-dessus de nos vies : l’ombre de nos regards, l’ombre de nos corps, l’ombre de nos mots… Au moment où nous croyons la saisir c’est elle, finalement, qui nous saisit… L’œuvre n’existe comme objet esthétique que si, face à elle, nous sommes sujets de l’esthétique. L’œuvre n’existe comme évènement que si nous faisons l’expérience de sa rencontre. L’œuvre n’existe pleinement que si nous partageons ses effets en nous, si nous la discutons, l’interrogeons, la confrontons à nos habitudes perceptives… Une œuvre dont on ne parle pas est une œuvre morte…

Il fallait, alors, que nous puissions nous revoir face à l’inutile utilité de l’art.

La modalité d’existence d’une œuvre ressemble, à s’y méprendre, à celle de l’objet naturel : minéral, végétal, animal… Autrement dit l’œuvre, contrairement aux objets techniques, existe : point barre. Comme dirait Sartre, le stylo existe parce que j’ai besoin d’écrire et la forme du stylo est fonction de son usage. L’œuvre d’art, elle, existe pour rien, par désir, et nous verrons ensuite s’il est possible de lui conférer une certaine utilité. Nous trouverons ensuite, peut-être, le secret qu’elle recèle : un sens, une réponse, une raison d’être… L’art est-il utile ? Assurément, mais de cette sorte d’utilité dont on ne peut user à une fin précise, dont on se dit que son existence était, finalement, nécessaire, et qu’elle ne pouvait pas ne pas être, fortuitement… Etrange oxymore qu’une nécessité fortuite… Si l’œuvre ne peut pas ne pas être, elle ne peut rien d’autre qu’être : c’est déjà ça !

Pas de surplus de morale

Pas d’information plus particulière sur l’état du monde

Pas d’action radicale et salvatrice sur le cours de l’Histoire.

Nous appelons ça, parfois, une œuvre abstraite, à moins, il me semble, que ce ne soit la substantifique moelle de l’art.

… Juste, les pourtours d’une sensibilité plus ou moins exacerbée, plus ou moins ostentatoire, plus ou moins précise. Comme tout ce qui existe courbe quelque peu l’espace-temps du seul fait qu’il existe, l’œuvre produit un léger infléchissement, presque invisible, dont on ne maîtrise pas toujours le cours de la courbure qu’il produit, mais qui fait expérience, assurément. Inutile, donc, de chercher à comprendre comme on décode, il faudrait plutôt « se laisser aller à être » comme disait Artaud, succomber face à ce qui ne peut pas ne pas être. Et pourtant…

J’ai envie de comprendre, irrépressiblement

Voilà alors que je me mets à parler, une fois l’œuvre achevée, pour tenter de percer son mystère : vaine quête de l’inaccessible étoile que son sens, jamais atteint, sans cesse mouvant, accru, renouvelé, réinventé.

Voilà que je me mets à parler, en vain, en quête du noyau dur… Mais l’œuvre, quand nous la nommons, ressemble à un oignon que l’on épluche, infiniment, phrase après phrase, jusqu’à l’infime infini dedans.

Voilà que je me mets à parler, enfin, comme affirmation de mon existence en tant que sujet de l’esthétique qui vient de faire l’expérience d’une œuvre.

« Tu m’as tant donné… »

Masque noir sur le visage, ou bleu, ou blanc, en papier ou en tissu, muselant nos bouches pour ne laisser apparaître que la béance de nos yeux gourmands, ou gourmets, méfiants, impatients, avides, ou pudiques. Je regarde en silence, mais. Le regard est déjà un discours sur l’œuvre, le dialogue commence, muet, dans la salle. Nous cherchons le détail où le diable réside, comme un jeu de piste ; nous absorbons, maitres incontestés de ce que nous percevons ; nous nous laissons engloutir ; quelque chose déborde de nous, parfois, nous sommes alors excédés, en colère, abasourdis, en pleine ataraxie, émus jusqu’aux larmes, sans que nous sachions réellement pourquoi. Ainsi, à défaut d’aimer telle ou telle œuvre, nous aimons toujours l’art. « Pourquoi m’aimes-tu ? » demande l’amant, « le jour où je pourrais te répondre tu m’auras définitivement perdue » répond l’amante. Il en va de l’art comme de l’amour, mystère de nos vies intérieures révélées par le mystère de l’existence de l’œuvre… L’œuvre… Sait-on seulement où elle réside ? Dans le chorégraphique ? Le mouvement des corps ? Le saisissement de l’espace ? La gestion du temps ? Dans tout ceci nous dirait-on, mais tout ceci ne suffit pas, car l’addition ne marche pas dans le jugement esthétique, c’est la soustraction qui est pertinente : on aime « malgré » ou « au-delà », on aime ce qu’il reste quand on a tout enlevé, on aime ce petit truc en plus qui réside dans rien, ce temps retranché de nos vies sociales et que l’œuvre nous a accordé… L’œuvre est ailleurs que dans ce qui la compose, semble-t’il ; l’œuvre est un évènement, en fait, plus qu’un objet… L’expérience de l’œuvre ne m’a pas laissée intacte, quelque chose vient de changer, assurément, mais je ne sais pas quoi… Je reviens au monde avec un œil plus acéré, car l’œuvre a enrichi ma sensibilité, mon langage, participé à réinventer mes représentations, même les plus usées, même les plus certaines… Et nous parlons d’art comme on s’émerveille car grâce à l’œuvre je réinterroge l’effet que cela fait, l’épreuve d’éprouver, le senti du sens.ible.

A défaut d’avoir plus appris sur le monde, je suis mieux armée à pouvoir le comprendre, peut-être… Dès lors, “Non moins sérieusement que les sciences, les arts doivent être considérés comme des modes de découverte, de création, et d’élargissement de la connaissance au sens large d’avancement de la compréhension […] La philosophie de l’art devrait être conçue comme partie intégrante de la métaphysique et de l’épistémologie”. (Nelson Goodman, Manières de faire des mondes)

Que cela raconte ou pas, que cela soit narratif ou pas, la théâtralité du théâtre ou la dansité/densité de la danse ne résident que dans la modalité d’existence des œuvres qui les peuplent, révélant les courants les plus profonds du sens.ible dans un mouvement d’écume : il n’y a que ça à comprendre. Et comme toujours, dans l’existence, la mort rôde… « Que puis-y faire ? » Interroge l’œuvre, consciente qu’elle est de ne pas être un rempart contre la barbarie, « car je suis, j’existe, tout comme toi qui me crée ou me contemple… Contrairement à toi je suis immortelle, et tout comme toi je ne suis pas sûre d’être utile… A toi de me dire ! », rajoute-t’elle. « Tu as distillé mon regard et je mourrai avant toi. Mais contrairement à toi » répond l’humain, « j’outrepasse la condition : je suis, alors je peux, et je dois… ».

Nous ne pouvons porter un intérêt au monde sans entrer en relation esthétique avec lui, c’est ainsi ! Et si l’art n’a pas le monopole de l’esthétique, il en est tout de même le training… Et l’esthétique, disait Bernard Stiegler, est une question politique et réciproquement. Mais aimer les œuvres ne nous aide pas toujours à mieux aimer le monde, malheureusement…

L’art ne sauve pas le monde, pas plus que l’amour, car « L’amour sert [seulement] à mourir plus commodément à la vie » écrivait Marguerite Duras dans « Hiroshima mon amour » ou dans Syrie comme je t’aime, ou Tchétchénie ma moitié, ou Afghanistan ma sœur… Dostoïevski avait probablement raison, ce n’est pas l’art ni l’amour, « c’est la beauté qui sauvera le monde »…

Marie Reverdy

Billeterie et programmation en ligne – Montpellier Danse Saison 21/22

Publié par Marie Reverdy

Marie Reverdy est dramaturge et travaille avec plusieurs compagnies de théâtre et de danse, en salle ou en espace public. Elle intervient auprès des étudiants de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, du Conservatoire de Montpellier parcours Théâtre, du DPEA de Scénographie de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier et de la FAI-AR – formation supérieure d’art en espace public à Marseille. Formée à la philosophie, Marie Reverdy obtient son doctorat en 2008 avec une thèse consacrée à la question de la Représentation et de la Performance. Sa collaboration pour la revue d’art contemporain Offshore pendant près de 20 ans, pour laquelle elle rédigeait la chronique Théâtre, lui permet de se former auprès de Jean-Paul Guarino à l’exigence des concepts dramaturgiques et philosophiques déployés dans une langue qui échappe au formalisme universitaire. Marie Reverdy a également collaboré à la revue Mouvement pendant 5 années. Intéressée par la notion philosophique de Représentation, elle est l’autrice de l’ouvrage Comprendre l’impact des mass-médias dans la (dé)construction identitaire, paru en 2016 aux éditions Chronique Sociale. Elle a également publié Horace... Un semblable forfait, à partir d'Horace de Pierre Corneille, paru en 2020 aux éditions L'Harmattan.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :