Dimitri Chamblas l’avait annoncé le matin, lors de la conférence de presse : les images ne représentent rien, mais elles ont une genèse. Née d’une impression quasi-photographique dans l’œil de Dimitri Chamblas, Takemehome est également signée par Kim Gordon, l’une des fondatrices du groupe Sonic Youth. Sous la lumière d’Yves Godin, Takemehome rassemble 9 danseureuses, 5 guitares électriques et 5 amplis.

Takemehome and town
Pour Dimitri Chamblas, Montpellier est un retour. Il arrive dans la ville pour la première fois à l’âge de 17 ans afin de rejoindre Dominique Bagouet, la quitte, y revient pour rejoindre Mathilde Monnier, la quitte à nouveau et, confirmant l’adage “jamais deux sans trois”, exprime son souhait de la re-retrouver. Installé à Los Angeles depuis presque 10 ans, Dimitri Chamblas se partage aujourd’hui entre Paris, Montpellier et Los Angeles.
C’est à Los Angeles que naît Takemehome, lors du travail que Dimitri Chamblas a réalisé avec la prison de haute sécurité située à Lancaster, à une soixantaine de kilomètres de Los Angeles. Montpellier Danse avait déjà ouvert la porte à Takemehome en programmant, lors de la 43ème édition, le film documentaire Dancing in A-yard, que la sociologue et réalisatrice Emmanuelle Dalle avait réalisé à propos du travail de Dimitri Chamblas dans la Prison d’Etat de Californie.

Promenade, cellule, atelier danse ; l’architecture carcérale chorégraphie les corps des prisonniers. Il y a le virilisme, la violence, le remords et la souffrance. Il y a aussi les formes inédites de sociabilité que l’emprisonnement des corps induit. Il y a le monde de dehors qui continue d’exister, il y a la séparation, il y a l’éloignement, il y a le manque des êtres chers que l’on ne voit plus quotidiennement et auprès de qui il faut inventer des modalités de présence, des rendez-vous de pensée, des moyens d’être encore ensemble. A la fin des ateliers, sur le trajet retour, parfois de nuit, Dimitri Chamblas traverse une ville déserte. Los Angeles, comme beaucoup de villes nord-américaines, n’est pas pensée pour la flânerie des corps, mais pour le déplacement des voitures. Sur l’écran du pare-brise, Dimitri Chamblas ne voit que des silhouettes errantes : prostitué.e.s, junkies, SDF. D’une errance à l’autre, d’une image à l’autre. “Cette pièce n’est pas thématique”, a expliqué Dimitri Chamblas lors de la conférence de presse, “je me suis inspiré de ce que j’ai vu”. Image, donc, pure image, vaguement lointaine, de corps énigmatiques et opaques. “La dramaturgie de la pièce ne se structure pas en arc”, signale également Dimitri Chamblas, mais plutôt comme l’étirement d’un temps non orienté vers un but, une errance qui n’attend rien. L’errance ne saurait, en effet, avoir la forme d’un arc, elle a plutôt la forme d’un temps dont le déversement de la ligne ressemble à la flaque aride d’un désert dans lequel l’errant.e n’a pas d’autre identité que l’errance.
Si Takemehome ne construit pas ses images par dénotation, représentation, métaphore ou symbolisation, elles ont tout de même un lieu de naissance qui leur confère le statut sémiotique de trace quasi-photographique, avec un léger filtre. Image, simple image, pure image. Esthétisation de la marge.
Takemehome and country
Le dispositif scénographique de Takemehome est signé par Yves Godin en collaboration avec Virgine Mira. On connaît bien le travail d’Yves Godin, il signe les lumières de Gisèle Vienne, dont on a pu voir cette année Extra Life dans la programmation du Domaine d’Ô, il signe également les lumières de Boris Charmatz. Pour Takemehome, un grand zeppelin, surplombe la scène. Takemehome and country, les zeppelins ont longtemps servi à rallier le continent européen et le continent américain. Mais outre cet usage civil, l’origine de Zeppelin est avant tout militaire. Né lors de la grande guerre, il est également utilisé pendant la 1re guerre mondiale, car dans le silence, il surplombe, surveille, espionne et lâche des bombes. Avant d’évoquer la légèreté de l’hélium et la croisière autour du monde, son usage militaire lui conférait d’abord la couleur du danger et de la menace invisible, flottants dans l’air. Dans Takemehome, c’est cet inquiétant surplomb, contrastant avec sa légèreté, qui définit sa présence. Dispositif pour la lumière d’Yves Godin, hissé et abaissé plusieurs fois dans la pièce, frôlant le sol ou les cintres, le zeppelin panoptique de la prison devient lampadaire des rues obscures.

Takemehome and tour
La deuxième origine de Takemehome prend également sa source à Los Angeles, de la rencontre artistique entre Dimitri Chamblas et Kim Gordon qui a donné naissance à un premier duo entre les deux artistes, au Museum Contemporary Art de Los Angeles. Ce duo, défini comme l’expérience d’une quête vers un langage commun qui ne serait ni concert, ni danse, mais à l’interstice des deux, invite les spectateurices à “an intimate and highly experimental evening of improvisatory music and movement”. Dans Takemehome, tout comme dans Duo, le geste de l’instrumentiste se fait danse. Takemehome est une pièce musicale qui se défait de tous les rituels du concert et laisse place, également, au silence sonore des corps dansants.
Si la genèse de Takemehome est issue des rencontres faites à Los Angeles, les interprètes, excellent.e.s, viennent de part et d’autre de l’océan : Marion Barbeau, première danseuse du ballet de l’Opéra de Paris que l’on a pu voir dans le film En corps de Cédric Klapish ; Marissa Brown, Jobel Medina et Kensaku Shinohara que Dimitri Chamblas a rencontrés au CalArts à Los Angeles ; Eli Cohen, François Malbranque et Bryana Fritz qui avaient partagé le plateau de 10 000 gestes de Boris Charmatz, Eva Galmel que l’on a pu voir dans Moi Aussi de Judith Godrèche, et Salia Sanou, que l’on ne présente plus à Montpellier.
Dimitri Chamblas quitte déjà le festival pour une tournée. Beau casting, belles images, belle tournée, ni plus, ni moins, Takemehome and tour…
Marie Reverdy
Studio Dimitri Chamblas – Chorégraphie : Dimitri ChamblasMusique : Kim GordonAvec Marion Barbeau, Marissa Brown, Eli Cohen, Bryana Fritz, Eva Galmel, François Malbranque, Jobel Medina, Salia Sanou, Kensaku ShinoharaRégie générale : Jack McWeenyLumière : Yves Godin en collaboration avec Virginie Mira pour la conception du dispositifRégie lumière : Iannis JapiotRégie son : Manuel DedonderCostumes : Dimitri Chamblas, Andrealisse LopezProduction, diffusion : Studio Dimitri Chamblas (Elodie Vitrano, Natalia Gongora)Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024, Charleroi danse – Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles ; Villa Albertine ; Liquid Music Minneapolis ; The Sharon Disney Lund School of Dance California Institute of the ArtsAvec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & ArpelsLe Studio Dimitri Chamblas est soutenu le ministère de la Culture – Direction Générale de la Création Artistique et la Direction régionale des affaires culturelles Occitanie
Pour cette création, Dimitri Chamblas et Kim Gordon ont été accueilli.e.s en résidence à l’Agora, cité internationale de la danse avec le soutien de la Fondation BNP Paribas.
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Si : « Ce n’est pas une pièce thématique », elle paraît ramener à la maison du : « t’aime erratique », venu d’au delà des mères, et qui par vague abonde, de concert in-improvisé avec ces jours et nuits funestes où les loups nous envahissent jusqu’à nouvel ordre, dans le brouillard d’un zeppelin bleuté.
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