Katerina Andreou à ICI-CCN / Montpellier

En résidence du 11 au 17 octobre 2022 au Centre Chorégraphique National de Montpellier, la chorégraphe grecque Katerina Andreou a proposé sa dernière création “Zeppelin Bend”, ainsi qu’une soirée Topo pendant laquelle elle est revenue sur les échanges qu’elle a eu avec Frédéric Pouillaude lors de la création de “Mourne Baby Mourne”.

SpinticA - Katerina Andreou - ICI-CCN / Montpellier
©Katerina Andreaou

Katerina Andreou – Le corps dansant comme espace de confrontation des flux

Après des études de droit, Katerina Andreou bifurque vers la danse et entre à l’Ecole Supérieure de Danse d’Athènes. Elle choisit de s’installer en France pour se confronter à l’altérité, et intègre le CNDC d’Angers sous la direction d’Emmanuelle Huynh. Dans une interview accordée à Manifesto XXI, Katerina Andreou évoque ainsi les contours d’une subjectivité proprement dansée, pourrait-on dire, car liée, de fait, au morcellement : “À cause de mon métier, ma vie n’est pas située. La ville ou le pays n’a pas d’importance. Je me sens en plusieurs morceaux. Ça rejoint l’idée de diaspora en grec : « dispersion » et « ensemencement ». On peut me distribuer un peu partout. Morcelée. Je ne décris pas pour autant un état schizophrénique (rires). La performance, son espace-temps, me permet de me sentir entière. C’est le moment où je ramasse enfin mes morceaux. Ce sont mes habitus qui m’identifient, pas le lieu où je pose mes bagages.”

Une formation longue, nous dit Katerina Andreou dans une interview accordée au Centre Pompidou, et une pluralité d’images, contextes, affects et références de danse constituent son identité plurielle. Katerina Andreou essaye alors de désapprendre pour laisser place à une chose nouvelle, “déconstruire pour que le désir puisse continuer de produire des agencements” nous diraient Deleuze et Guattari, sans pour autant se priver de ce fond qui la constitue. Son entrainement est “assez ascétique” nous dit-elle, et vise à trouver “un état de concentration” à même d’accueillir des “flux” diraient Deleuze et Guattari, permettant que “beaucoup de références puissent traverser le corps”. Ces références n’ont ni vocation à se cristalliser pour devenir citations, ni à s’incarner pour devenir théâtre, tandis que l’état de corps, quant à lui, doit se maintenir dans sa vélocité. La danse de Katerina Andreou remet alors en question la notion de libre arbitre. L’identité est plurielle, et seule une infime partie de cette pluralité affleure à la surface, et seule une infime partie de cette infime partie atteint la conscience. A peine entraperçue et déjà disparue dans le courant des flux.

Quelques RDV plateau structurent les propositions scéniques, laissant une liberté à l’expression des flux issus de cette identité plurielle qui trouvent, dans le corps dansant, un espace de confrontation.

Zeppelin Bend (ICI—CCN Montpellier – Programme Par/ICI: – 12 oct. 2022) – Ne pas s’envoler ne veut pas dire être happée par le sol

Lors de ses précédentes créations, Katerina Andreou explorait plusieurs motifs : celui de la nostalgie et de la lamentation qui lui est corollaire, ou celui de la danse populaire des battles ou des free-party et les relations individus/groupe que ces formats supposent, le motif du solo comme intensification de l’identité plurielle. Dans Zeppelin Bend quelque chose persiste, bien sûr, et quelques choses changent : les solos se font duo et la nostalgie se meut en mélancolie.

Zeppelin Bend est le nom d’un nœud solide mais facile à défaire, utilisé jusqu’en 1962 par l’US Navy pour amarrer les dirigeables. Un état de seuil, entre la nature de l’envol et la solidité de l’amarrage. Sur scène, deux interprètes (Katerina Andreou et Ioanna Paraskevopoulou), deux cordes et une estrade comme point d’intensification, et dont l’éclairage nous rappelle qu’Être, c’est avant-tout Être-perçu.e, car “JE” ne peut pas se saisir lui-même.

SpinticA - Katerina Andreou - ICI-CCN / Montpellier
©Katerina Andreaou

Le mouvement des danseuses est continu et rien ne “prend corps” comme on dit, car tout se fait flux. Notre œil de spectateurice ne saisit ni une référence, ni une séquence, ni même un visage. La musique ne singularise pas beaucoup plus ; inspirée des musiques noises et électro, quelques chants d’oiseaux se font néanmoins entendre. Dans un mouvement inverse à celui du dirigeable amarré, la pesanteur joyeuse des corps finira par chercher l’ascension en se hissant aux cordes suspendues. Sur leur corde respective, Katerina Andreou et Ioanna Paraskevopoulou font territoire dans un espace difficile, pourtant, à territorialiser. Les mouvements, de fait, se calment et les visages se font apercevoir. C’est sur ce seuil vertical et suspendu que le sujet advient et que le visage fait signe. Et comme dans un éternel retour, le contact du pied sur le sol réenclenchera la machine à se mouvoir.

La fatigue des corps ne vient pas à bout de la volonté d’épuisement des possibles, tandis que le possible, lui, ne se réalise, voire ne naît, que dans la fatigue des corps. Il y a quelque chose, dans ce duo, de quelque peu beckettien, car il y a quelque chose de sombre et de jubilatoire en même temps. Il y a quelque chose qui relève du moteur tournant à vide, du faire pour faire. Mais à la différence de Vladimir et Estragon, Katerina et Ioanna ne tuent pas le temps car elles n’attendent pas Godot. Je dirais même qu’elles en ont “strictement rien à battre de Godot” car elles savent, et nous savons avec elles, que Godot ne viendra pas, que rien ne viendra, hormis ce que nous ferons advenir. Katerina Andreou et Ioanna Paraskevopoulou, “punkes existentielles”, se défont de la visée pour intensifier le présent. Elles se défont également de l’héritage, de la ritournelle, dans une danse qui fuit tout ce qui pourrait “ânonner le mouvement”. Katerina Andreou abandonne ainsi la nostalgie au profit d’une sorte de mélancolie créatrice, sur laquelle elle reviendra quelques jours plus tard, dans la Soirée Topo qui signe la fin de sa résidence au CCN.

Soirée Topo (ICI—CCN Montpellier – Programme Par/ICI: – 17 oct. 2022) – Topologie du Trou

Dans ce Topo, Katerina Andreou nous livre les échanges qu’elle a eu avec Frédéric Pouillaude lors de la création de Mourn Baby Mourn. « Mourn Baby Mourn s’inspire du concept d’hantologie, popularisé entre autres par le critique culturel Mark Fisher. Il s’agit d’une esthétique enracinée dans la nostalgie et l’imitation du passé, symbole d’une culture qui tournerait en boucle. Une création en forme de signal de détresse, une tentative de sortie de la mélancolie en allant au crash » nous indique le programme du CND.

SpinticA - Katerina Andreou - ICI-CCN / Montpellier
©Katerina Andreaou

Tout commence par un état proche de la dépression et de la sensation d’être quelque peu “nervous breakdown”. Et tout commence aussi, corrélativement, par la recherche d’un mot lui permettant de “dealer avec cet état”. Non loin du concept deleuzien de “pli”, Katerina Andreou évoque alors le “trou” comme point de départ de sa réflexion. Dans cet exposé Topo qui déploie l’ensemble des références (danses, musiques, articles) rencontrées lors de la création de Mourn Baby Mourn, mon esprit s’arrête sur cette évocation du “Trou” et interroge sa possibilité à devenir concept… Je pense à Deleuze, comme souvent en ce moment, et à son concept de Pli pour parler de la philosophie de Leibnitz. Pli et Trou n’ont qu’un accès me dis-je, tous deux, dès lors, évoquent l’enfermement. Mais le Trou n’est pas le pli, car si une surface n’a qu’à s’étendre pour enlever son pli, le trou, quant à lui, se bouche car il rompt la surface. Le Pli partage le même degré de réalité que la surface, il n’en est que la partie cachée, le recoin invisible. Le Pli est, pourrait-on dire, la vie privée du monde. Le Trou, quant à lui, s’ouvre sur un ailleurs et se présente comme un accident, comme un indésirable, comme une anomalie. C’est le Trou que l’on creuse comme on creuse sa tombe, c’est le Trou dans lequel on se terre, le Trou dans lequel on tombe, le Trou noir qui aspire, défait les frontières de l’individuation, et rend au chaos les éléments individués. Le Trou évoque autant la chute que la solitude… Le Trou génère l’angoisse car le vertige qu’il suscite pourrait bien nous pousser à nous jeter nous-même dedans. Et si le Trou n’est pas le Tunnel, c’est qu’il nous faudra en ressortir par l’endroit même où l’on est entré. Coincée au fond du Trou, avec la réalité du monde pour triste ciel, la rage devient motrice, machine à produire des ritournelles diraient Deleuze et Guattari, ressassement déréalisant. Katerina Andreou nous raconte que le travail sur le Trou a généré un travail sur la chute qui prendrait le sol pour un mur. Des chutes, ou peut-être même des collisions contre le sol, espérant peut-être le rebond jusqu’à la surface, à moins que l’espoir ne porte à creuser un peu plus ce Trou devenu familier. Illusoire machine enragée : on se jette au sol comme on fonce droit dans le mur, sans rebond ni approfondissement… Avoir habité le trou, c’est avoir habité l’absurde. Escaladant chaque monticule produit par chaque pelletée qui aurait voulu nous enterrer, on revient à la réalité en ayant déconstruit son évidence et on se rend compte, alors, que d’autres mondes sont possibles. Répéter ne relève plus dès lors, de la ritournelle, mais devient requestionner, réinventer, resémantiser. Je ne peux pas m’empêcher de penser à Félix Guattari qui évoquait, devant les caméras de la télévision grecque, sa traversée de la dépression et la naissance du concept de Chaosmose qui en est issu : “On est encerclé par des murs de significations, par des murs d’impuissance, par le sentiment que c’est toujours pareil, que rien ne peut changer. Il y a une façon de se saisir soi-même dans un paroxysme, il y a toujours le vertige d’une auto-destruction, comme si l’auto-destruction, la fin de tout, devenait un objet érotique, comme si elle prenait le pouvoir. C’est ça la gestion de la dépression : accepter ce vertige d’abolition et à travers ça, reconstruire une vision du monde. Et il suffit parfois d’une faille dans le mur.” Il suffit d’un Trou dans le Trou pourrait-on dire…

Marie Reverdy

Publié par Marie Reverdy

Marie Reverdy est dramaturge et travaille avec plusieurs compagnies de théâtre et de danse, en salle ou en espace public. Elle intervient auprès des étudiants de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, du Conservatoire de Montpellier parcours Théâtre, du DPEA de Scénographie de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier et de la FAI-AR – formation supérieure d’art en espace public à Marseille. Formée à la philosophie, Marie Reverdy obtient son doctorat en 2008 avec une thèse consacrée à la question de la Représentation et de la Performance. Sa collaboration pour la revue d’art contemporain Offshore pendant près de 20 ans, pour laquelle elle rédigeait la chronique Théâtre, lui permet de se former auprès de Jean-Paul Guarino à l’exigence des concepts dramaturgiques et philosophiques déployés dans une langue qui échappe au formalisme universitaire. Marie Reverdy a également collaboré à la revue Mouvement pendant 5 années. Intéressée par la notion philosophique de Représentation, elle est l’autrice de l’ouvrage Comprendre l’impact des mass-médias dans la (dé)construction identitaire, paru en 2016 aux éditions Chronique Sociale. Elle a également publié Horace... Un semblable forfait, à partir d'Horace de Pierre Corneille, paru en 2020 aux éditions L'Harmattan.

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