Comme toute œuvre du patrimoine oral, la سيرة بني هلال (Sīrat Banī Hilāl — la geste des Banū Hilāl) compte autant de versions que de conteurs et conteuses. Sur la scène du théâtre des 13 vents — CDN de Montpellier, Bashar Murkus et Khulood Basel du Kashabi Theatre / Palestine s’emparent de cette grande épopée, en resserrent le récit et en actualisent les enjeux, pour en faire théâtre de corps, inspiré de la tradition du théâtre d’ombre.

Peut-on envisager une culture sans mythe fondateur ? Peut-on envisager une civilisation sans épopée ? Des familles qui se déchirent, des malédictions qui s’abattent, des exils douloureux, des amours interdits, ce qu’il faut de merveilleux pour enchanter le monde, des actes de bravoure, des actes de violence, des actes de trahison, des actes de conquête : tous ces actes qu’on appelle des gestes, dont font partie L’Iliade, l’histoire des Atrides, celle des Labdacides, L’Énéide, la Table Ronde, la Chanson de Roland, l’épopée de Gilgamesh, Le Heike monogatari (la grande épopée des samouraïs),etc.
Al-Sirah Al-Hilaliyyah, ou L’Épopée des Banū Hilāl, est la grande épopée qui traverse le monde arabe. C’est l’histoire d’une « conquête de l’ouest » qui part de la Péninsule Arabique, traverse l’Irak, la Syrie, la Jordanie, la Palestine, l’Égypte, la Libye, et s’achève au Maghreb, véritable « couchant » du monde arabo-musulman.
Dans la version de Bashar Murkus et Khulood Basel du Kashabi Théâtre / Palestine, les morceaux choisis mènent les héros jusqu’en Ifriqiya (dérivé d’Africa), qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.
Le plaisir du récit
Réciter l’intégralité de la سيرة بني هلال (Sīrat Banī Hilāl) — La geste des Banū Hilāl — demande au moins 150 heures. Raconté lors de célébrations et de fêtes, le récit pouvait parfois s’étendre sur 90 nuits.
Relevant de l’art du conte, la force esthétique de la Sīrat Banī Hilāl ne résidait pas tant dans l’histoire elle-même, dans la mesure où elle était bien connue de l’auditoire, que dans sa mise en intrigue, dans la manière qu’a tel conteur ou telle conteuse de la narrer : dans le détail choisi, l’image créée, le sens donné, le jeu de mots construit, le rythme impulsé. La force esthétique résidait aussi, bien sûr, dans le plaisir de partager le moment de la narration et d’écouter le récit en assemblée.
Quant à nous, néanmoins, le plaisir peut venir aussi de la découverte de cette histoire, que Bashar Murkus et Khulood Basel du Kashabi Théâtre / Palestine ont proposée sur le plateau du théâtre des 13 vents — CDN de Montpellier. La pièce dure environ trois heures, elle est jouée en arabe surtitrée français et associe musique, jeu, poésie, chant.
Un théâtre d’ombre et de lumière
Avec un immense écran recouvrant le fond de scène et un sol blanc, la boîte noire de la représentation théâtrale se fait page blanche d’un récit illustré. Sur l’écran, des jeux d’ombres projetés par la présence des interprètes, par des transparents évoquant les eaux, les dunes désertiques, les arbres. Plus haut sur « l’écran-page » : la traduction française du texte.

Pour sa mise en scène, Bashar Murkus a fait appel à une tradition théâtrale ancienne du monde arabe : celle du théâtre d’ombre, خيال الظل — khayāl al-ẓill, qui signifie littéralement « imagination de l’ombre » ou « fantaisie de l’ombre ». Souvent censuré pour son caractère irrévérencieux, le théâtre d’ombre se situe au croisement du théâtre populaire, de la narration orale, de la musique et de la satire sociale. Donné par des bateleurs itinérants, le théâtre d’ombre se caractérise également par une économie scénique et la légèreté de son dispositif scénographique : un écran, une lumière, quelques figurines et un interprète pouvaient largement suffire.
Si, dans le théâtre d’ombre traditionnel, tous les personnages sont représentés par des figurines, ici, le chant, le jeu, le mouvement, la manipulation marionnettique et l’ombre cohabitent au service de la narration.
Chez Bashar Murkus, en effet, l’écran n’est pas un espace de séparation entre le public et l’interprète. Avec la scénographie signée par Majdala Khoury, les mouvements du plateau, situés entre l’écran et la lumière, démultiplient et diffractent la présence. Tout au long de la pièce, les ombres d’Adan Rabos, Atallah Tannous, Misan Miso Samara, Maya Omaya Keesh, Rami Nakhleh, Rana Baransi et Abed Zoabi, comme celles des chevaux conçus par Vita Hleihil, grandissent ou rétrécissent, s’obscurcissent ou s’éclaircissent, se resserrent ou s’évaporent, juxtaposant l’image et sa fabrique.
Célébrer le récit par la musique et le chant
Au fond, côté jardin, une batterie. Côté cour, les interprètes autour de flightcases, frappant le couvercle pour en faire sortir le récit endormi. La première prise de parole est un prologue qui nous semble vaguement familier par sa facture proche de celle du théâtre grec, avec ses invocations et prières. Familier également par la promesse faite d’un récit merveilleux autant que vrai, comme par son appel à l’indulgence de l’auditoire, ainsi qu’il était coutume de l’entendre dans le prólogo et dans la loa du théâtre du Siècle d’or espagnol. Le pacte scène-salle est scellé.
Malgré ces ressemblances qui nous servent de coordonnées, nous sommes rapidement invités à lâcher nos points de repère narratifs habituels pour suivre, note après note, la musique et le chant dont les modes, reconnaissables, nous transportent dans un véritable ailleurs. Omniprésents, la musique et le chant font bien plus qu’accompagner l’histoire : ils semblent célébrer, avant tout, la joie même de narrer et de faire récit.
Le monde de la fiction advient ; il apparaît sur le plateau comme les portes d’une imagination (ou d’un flightcase) qui s’ouvre car, « L’imagination est un don de l’absent ».
Puisque l’épopée ne nous est pas nécessairement familière, en voici un court résumé :
Première partie / Première génération — La naissance, l’exil et l’enfance de Salameh
L’histoire commence par l’évocation d’un chevalier des Banū Hilāl nommé Rizq ibn Nayel qui déplore de vieillir sans héritier. Une voix venue du sommet d’une montagne l’envoie en pèlerinage à La Mecque et lui promet une épouse qui lui donnera un fils exceptionnel.
Ainsi, quelques années plus tard, Rizq rencontre et épouse Khadra. De leur union, naît une fille, mais pas d’héritier. Khadra se rend alors, avec d’autres femmes, près d’un étang et participe à un rituel qui consiste à choisir, parmi les oiseaux, celui auquel l’enfant espéré devra ressembler. Elle refuse de nombreux oiseaux, jusqu’à ce qu’un couple de corbeaux, par leur fidélité mutuelle, attire sa faveur.
Ainsi naît Salameh, connu plus tard sous le nom d’Abû Zayd.
Naissent également, ce jour-là, son compagnon Abû al-Qumsan, sa jument rouge Hamra, le fils du roi Sarhan et futur chef de la tribu Hassan, ainsi que celui qui le trahira Dhiab ibn Ghanem.
Aux rires des réjouissances se mêlent ceux de la risée que provoque la peau noire du nouveau-né. Accusée de tromperie en raison de la couleur de peau de son fils, Khadra est bannie par Rizq. Elle trouve refuge auprès du roi Fadel, souverain des Banu Zahlan, qui adopte et élève Salameh comme son fils, car il a rêvé qu’Abû Zayd sauverait un jour sa tribu.
Mais ce favoritisme suscite le ressentiment de son entourage. Moqué et rejeté, appelé « réfugié » ou « esclave », Salameh, l’enfant tueur, finit par occire son maître puis un camarade d’études. S’ouvre alors le cercle des représailles.

Salameh, malgré son jeune âge, est déjà très puissant. Le conflit s’étend et ses ennemis, ignorant ses origines, sollicitent l’aide des Banū Hilāl.
Au cours d’un affrontement, Rizq ibn Nayel et Salameh / Abû Zayd, chacun dans le camp opposé, se font face, sans que père et fils ne s’identifient. Ce sont leurs juments respectives, mère et fille, qui se reconnaissent et mettent fin au combat. Les retrouvailles ont néanmoins lieu, bien que Salameh / Abû Zayd peine à pardonner l’affront subi par sa mère. Il demeure auprès des Banū Hilāl, dont il devient le chef de guerre à la mort de son père Rizq ibn Nayel. À la même période, Hassan succède à son père sur le trône, tandis que Dhiab ibn Ghanem reste sans titre ni fonction officielle, ce qui nourrit son ressentiment et exacerbe son orgueil.
Deuxième partie / Deuxième génération — la conquête de Tunis
À ce moment de l’histoire, la sécheresse frappe les Banū Hilāl. Le roi Hassan envoie alors Abû Zayd chercher de nouvelles terres. Il part accompagné de trois chevaliers, dont Mar’i, le fils du roi Hassan. Déguisés en « poètes de grands chemins », cavalant vers l’ouest comme l’Apocalypse, la réputation des quatre chevaliers arrive en Tunisie avant eux. Le roi de Tunisie, Al-Zanati Khalifa, les fera donc arrêter et condamner à mort.
Mais Saâda, la fille du roi, était déjà tombée amoureuse de Mar’i avant que de l’avoir vu, grâce aux descriptions que sa servante lui avait faites de lui. Pour sauver Mar’i de l’exécution, Saâda persuade son père d’adopter le bénéfice du doute : « Si ce sont réellement des poètes, tu auras leur mort sur la conscience », lui dit-elle en substance. Le roi décide de libérer Abû Zayd contre la promesse d’une rançon. « Parti dominé et revenant dominant » précisent les interprètes, Abû Zayd reviendra avec une armée. Sur le sillon de son retour, Abû Zayd et l’armée des Banū Hilāl sèment guerres et terreur avant d’arriver en Tunisie. Dans un combat singulier, c’est Dhiab qui tue le roi al-Zanati Khalifa, père de Saâda. Dans l’ivresse de cette victoire, Dhiab perd toute mesure : il exige de prendre la place de Hassan sur le trône et d’épouser Saâda, qui le rejette. Dhiab tue alors la jeune femme, avant de trahir Hassan puis Abû Zayd, qu’il assassinera avec vilenie.
L’histoire s’achève ainsi, sur le mystère d’une factualité qui ne se résout pas en morale.
L’histoire est complexe, ses personnages ne nous sont pas connus, et il a pu arriver que nous perdions parfois un peu le fil. Mais peu importe, quelques séquences narratives nous ont rapidement ressaisis, comme un éclair, nous rappelant par-là, même si c’est par la bande, à quel point le récit est un fondamental anthropologique et le théâtre essentiellement un art de la situation.
Marie Reverdy
D’après la grande version syrienne (Ash-Shāmieh) de L’épopée des Banū Hilāl, les documents du chercheur Abdel Rahman Al-Abnoudi et les enregistrements des deux grands poètes de Haute-Égypte, Jaber Abu Hassan et Sayed Al-Dawi, ainsi que sur les récits de nos grands-mères.
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Texte, conception scénique et mise en scène : Bashar Murkus
production : Khulood Basel – Khashabi Theatre / Palestine
Avec : Adan Rabos, Atallah Tannous, Misan Miso Samara, Maya Omaya Keesh, Rami Nakhleh, Rana Baransi (chant), Abed Zoabi (chant)
Scénographie : Majdala Khoury
Dramaturgie : Khulood Basel
Composition et arrangements: Habib Hanna
Production musicale et arrangements : Khalil EPI
Musique live : Rami Nakhleh
Création lumière et direction technique : Muaz Al Jubeh
Régie son : Moody Kablawi
Création des marionnettes : Vita Hleihil
Assistanat designer et régisseuse de scène : Nancy Mkaabal
Ahorégraphie danse Dabke : Samaa Wakim
Traduction sur-titrages français : Chakib Ararou
Responsable de production et de tournée : Samera Kadry
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Production : Khashabi Theatre / Palestine
Coproductions : De Singel – Festival CARTA ; Edinburgh International Festival ; Cité internationale de la langue française ; Théâtre des 13 vents CDN Montpellier ; Espoo Theatre – Théâtre international de Finlande ; Teatre Nacional de Catalunya
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