Le printemps des Comédiens rend hommage à Valère Novarina et programme Les Personnages de la pensée, dix-neuvième et dernière mise en scène de Valère Novarina, ainsi que L’envers des mots, lecture-spectacle autour des textes de Valère Novarina mis en espace et en bouche par Olivier Martin-Salvan.
Valère Novarina
Plasticien autant qu’auteur de théâtre et metteur en scène, Valère Novarina, né le 4 mai 1942 à Chêne-Bougeries, est mort le 16 janvier 2026 dans le 12ᵉ arrondissement de Paris.

En ouverture du programme de cette quarantième édition ; un texte, mi-épitaphe mi-maxime, extrait dePendant la matière : « Je ne connaîtrai la mort que de mon vivant. La mort n’est pas un futur qui t’attend, elle est présente en toi tous les jours d’aujourd’hui, dans ces états de dessèchement, de fermeture, de paralysie intérieure. La rigidité du cadavre, tu ne la rencontreras qu’au cours de ta vie et à l’intérieur de toi. Les vrais mots ne devraient pas faire peur car il y a comme une musique au-dessus d’eux ; ce sont des appelants, des délivrés. Comment dire ? Il y a une sorte de gloire et de joie invisible au-dessus des corps, et au-delà de nos larmes, quelque chose de presque saintement comique dans le fait de voir l’être humain terrassé par une main et réduit de nouveau à l’état de pierre et de terre. Je n’ai pas de la mort une idée négative. Il y a plus vivant que nous. »
Dès lors, l’effervescence de l’écriture ou des coups de pinceau sont autant de manières de lutter contre le dessèchement de la mort. La langue de Novarina est foisonnante, rythmée, joueuse, plastique.
« J’ai toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie. Je m’y livre laborieusement, méthodiquement, quotidiennement, comme à une science d’ignorance : descendre, faire le vide, chercher à en savoir, tous les jours, un peu moins que les machines. »
Les Personnages de la pensée – La langue comme espace plastique
Le spectacle, créé à Paris au Théâtre de la Colline en novembre 2023, est repris trois ans plus tard et achève sa tournée au Printemps des Comédiens, lors de cette quarantième édition.
« Le théâtre est un endroit de la vue » disait Valère Novarina « un lieu où le langage s’incarne et se voit, mais un langage qui lie et qui délie ».

En effet, chez Novarina, le geste plastique, et notamment celui de la peinture, n’est pas étranger au geste de l’écriture.
Sur le plateau, deux énormes toiles blanches tronquent la perspective et installent un regard de biais. Leur dimension distord l’espace en perturbant l’échelle habituelle du plateau : les personnages deviennent figures articulées dans un théâtre d’ombre, taches de couleurs sur le blanc de la scène, peintures abstraites parmi les peintures abstraites.
Les toiles de Valère Novarina se succèdent, se déplacent, se retournent, dévoilent leur châssis, se percent, sculptent l’espace en rue, ruelle, désert, salon, palais, boîte à musique, boîte à image, tableau baroque, salle à manger, etc. Certaines toiles sont faites de matière, d’autres de lumière, d’autres de ce que les mots nous permettent d’y projeter.
Soulignée par la finesse du travail de lumière de Joël Hourbeigt, la très belle scénographie d’Emmanuel Clolus situe la parole dans un espace intermédiaire, tendant vers l’envol, flirtant avec l’abstraction, l’atelier de peinture, la blancheur de white cube et les pendrillons de black box.
Toile blanche comme conditions de la couleur, châssis comme condition de la toile, et plateau comme condition de l’image.

En jouant avec la langue, en la déconstruisant, en la retournant, en la faisant tinter en jeux de mots et calembours, les images se nouent et se dénouent. L’horizon du sens se diffracte comme dans un kaléidoscope, brouillant les critères de l’unité. Valentine Catzéflis, Armelle Dumoulin, Aurélien Fayet, Sylvain Levitte, Claire Sermonne, René Turquois, Valérie Vinci et Christian Paccoud (à l’accordéon) incarnent ce grouillement de la langue.Toute prise de parole reconvoque, sur le plateau, ce mystère : la langue est, à l’instar de la peau, ce qui nous lie autant que ce qui nous sépare du monde. Faits divers, prières, ragots, poésie, registre des naissances, philosophie, et autres catégories de discours dans lesquelles la langue se déploie comme une coulée de lave, avant que n’arrive le subjonctif….
L’envers des mots, mis en espace et en bouche par Olivier Martin-Salvan – La langue musicale.
Le subjonctif est un mode verbal, une manière d’être que prend le verbe, une façon de considérer la phénoménalité de l’action décrite par le verbe. Mode coquet, quasi d’apparat, avec plume, frou-frou et accents circonflexes, terminaisons en -ûsses, -ussions,-ussiez, -assiez, -isses, -issiez ou -asses.

Et tout ça pour quoi ? Pour exprimer le doute, le souhait, l’incertitude, l’ordre, la volonté, la crainte, le regret, la supposition, l’éventualité, l’hypothèse, la nécessité, le résultat escompté, etc., bref, tout ce qui est envisagé, à défaut d’être réalisé.
Cet Envers des mots se compose « entre l’art brut, la farce et la linguistique », nous dit Olivier Martin-Salvan. Prière à un public d’opérette, chanson d’amour pour corps décomposé, Vanitas en tous genre, sentences, news et malédictions composent le poème.
Tout comme dans Les Personnages de la pensée, ça déborde, ça foisonne, ça pullule. Figures, mots, thèmes ; l’écriture se construit en rhizome, sans délimitation et donc, par définition, sans aucun centre hormis cet œil logé dans les trous de la langue, celui de la mort et de sa comique absurdité. « Le rire est baptismal » disait Novarina.
Sur le plateau, Romane Buunk, Fabien Coquil, Mathilde Hennegrave, et Olivier Martin-Salvan forment une ligne à l’avant-scène, face à leurs pupitres. Avec le sens du costume et la drôlerie du déguisement, ils et elles sont vêtus d’une combinaison noire sur laquelle s’impriment les os d’un squelette. Bouches et têtes faites de chair sur la rigidité de l’os – choix novarinien par excellence.- Seul Mathias Lévy (violon) est habillé de blanc. Nous l’avions déjà entendu lors des Personnages de la pensée, dans un solo situé quelque part entre Paganini, Bartok, le Punk, le free jazz et les Balkans.

Du Drame de la vie donnée à Avignon en 1986, à l’ironie du sort qui achève la tournée des Personnages de la Pensée en 2026 à Montpellier ; 40 ans tout rond, comme le nombre d’éditions du Printemps des Comédiens. « Merci les chiffres ! », écrivait Novarina dans La Clef des Langues, car « ils nous protègent de l’effrayante vie ».
Marie Reverdy
Les Personnages de la pensée – texte, peintures et mise-en-scène par Valère Novarina
Domaine d’O – Théâtre Jean-Claude Carrière, 178 Rue de la Carriérasse 34090 Montpellier. Durée : 185 minutes. À partir de 10 ans
Avec : Valentine Catzéflis, Armelle Dumoulin, Aurélien Fayet, Sylvain Levitte, Claire Sermonne, René Turquois, Valérie Vinci, Christian Paccoud (accordéon) avec la participation de Mathias Lévy (violon, improvisation)
Collaboration artistique : Céline Schaeffer
Musique : Christian Paccoud
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Joël Hourbeigt
Costumes et maquillages : Charlotte Villermet
Réalisation costumes : Nelly Graillot et l’atelier costumes de la Colline
Direction des chœurs : Armelle Dumoulin
Dramaturgie : Pascal Omhovère avec Isabelle Babin et Adélaïde Pralon
Assistante de l’auteur : Laura Caron
L’Ouvrier du drame : Richard Pierre
Régie plateau : Elie Hourbeigt
Régie lumière : Thomas Marchalot
Régie vidéo : Liza Ravelomanantsoa
© Tuong-Vi Nguyen
Production : Théâtre national de la Colline – Paris, Théâtre national Populaire – Villeurbanne
Production déléguée : L’Union des Contraires avec l’aide de la SPEDIDAM
La Compagnie l’Union des Contraires est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Ile-de-France
La SPEDIDAM est un organisme de gestion collective qui œuvre afin de garantir aux artistes-interprètes des toutes catégories les droits qui leur ont été reconnus.
Les textes de Valère Novarina sont publiés aux éditions P.O.L.
L’envers des mots, autour des textes de Valère Novarinamis en espace et en bouche par Olivier Martin-Salvan
Domaine d’O – Théâtre Jean-Claude Carrière, 178 Rue de la Carriérasse 34090 Montpellier. Durée : 60 minutes. À partir de 12 ans
Avec : Romane Buunk, Fabien Coquil, Mathilde Hennegrave, Mathias Lévy (violon) et Olivier Martin-Salvan
Conception : Olivier Martin-Salvan
Assistanat à la mise en scène : Mathilde Hennegrave
Costumes : Coco Petitpierre
Direction de production et diffusion : Colomba Ambroselli
Chargée de production : Léa Grigné
Chargé d’administration : Nicolas Beck
Production : Tsen Productions
Coproduction : Cité internationale de la langue française
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