Israel (Galván) & Mohamed (El Khatib)

Israel & Mohamed - Israel Galván et Mohamed El Khatib © Laurent Philippe. SpinticA.fr

Créée le 10 juillet 2025 au Festival d’Avignon, Israel & Mohamed est présentée au théâtre Jean-Claude-Carrière, dans le cadre d’un co-accueil de l’Agora et du Domaine d’O. Entre danse flamenca et récits autobiographiques, Israel Galván et Mohamed El Khatib livrent sur le plateau les souvenirs d’une enfance auprès d’un père autoritaire, qui projette sur son fils le désir et l’orgueil d’une réussite par procuration.

Israel & Mohamed – Israel Galván et Mohamed El Khatib © Laurent Philippe

Israel Galván et Mohamed El Khatib se sont rencontrés au moment où Israel Galván se remettait d’une blessure aux ligaments croisés. La conversation s’est orientée vers cette blessure — premier point commun — que Mohamed El Khatib avait connue et qui l’avait contraint à arrêter le football. Ils ont donc parlé de football — deuxième point commun. Mohamed El Khatib y a longtemps joué au poste de milieu de terrain et a été sélectionné en équipe de France junior à deux reprises. Israel Galván voulait devenir footballeur, comme beaucoup de petits garçons, mais son père refusait qu’il y joue afin de se consacrer à la danse. « Je leur prenais les ballons et je les crevais », raconte son père. Alors ils ont parlé de leurs pères — troisième point commun.

La pièce parle de relations père-fils, d’autorité patriarcale et d’émancipation face à la loi paternelle. Mais le foot ne disparaît pas ; il peuple les souvenirs et ouvre la pièce — véritable coup d’envoi — par une entrée sur le plateau comme sur une pelouse, accompagnée des applaudissements de la salle comme si elle était le virage.

Quant aux ligaments croisés, ils sont devenus la matrice dramaturgique de la pièce : ils sont intimement liés, nous tiennent debout, et se réparent lentement lorsqu’ils sont blessés.

Sur le plateau, deux chaises, deux écrans accueillant les témoignages des deux pères, et deux autels visant à purger la mémoire des souvenirs d’enfance.

Contre, tout contre…

Les pères d’Israel et Mohamed souhaitent que leurs fils les surpassent et les rendent fiers. Et pour cela, ils avaient des projets : l’un voulait que son fils fasse des études prestigieuses pour ne pas finir comme lui, à l’usine. L’autre voulait que son fils soit danseur de flamenco dans le respect de la tradition et de l’hombría (virilité).

Mais Israel comme Mohamed ont pris des chemins de traverse. L’un transgresse les dogmes du flamenco — « la première fois que je l’ai vu danser comme ça, explique son père, j’ai pas pu, j’ai dit à ma femme « viens on s’en va », et on a quitté le théâtre ». L’autre fait du théâtre, au grand dam de son père — « moi je ne suis pas d’accord avec ses choix. Il a un doctorat en sciences po et il fait du théâtre ! C’est pas comme ça que j’ai éduqué mon fils. ».

Ces pères ont probablement oublié à quel point se construire, c’est souvent se construire contre eux, dans le désir de liberté adolescente que l’autorité paternelle ne réussit pas à étouffer. Mais il n’empêche, il est toujours blessant de se souvenir de ce que nous comprenions déjà enfants : que nous faisions honte à nos pères, que nous n’avons jamais été ni soutenus ni même entendus, et que ce deuil de la relation, il faudra le porter de leur vivant. C’est un deuil difficile, tant il est cruel d’abandonner l’espoir d’une réparation. Et c’est un deuil sans rituel, qui n’existe que dans les replis de la conscience. Alors le théâtre est là, précisément, pour déployer cette conscience comme on déplie un mouchoir froissé au fond de sa poche.

Israel & Mohamed - Israel Galván et Mohamed El Khatib © Laurent Philippe. SpinticA.fr
Israel & Mohamed – Israel Galván et Mohamed El Khatib © Laurent Philippe

Pour autant, la nature profonde du geste théâtral d’Israel & Mohamed semble osciller entre deux états, comme dans une boîte de Schrödinger : celui d’un véritable deuil ou celui d’une ultime demande.

Lettre au père et Flamenco de l’Apocalypse

C’est avec irrévérence, humour et sincérité, qu’Israel & Mohamed recompose le portrait de cette relation nouée dans la gorge depuis l’enfance.
Sur le plateau, Israel danse, bien sûr, tandis que Mohamed nous parle. Par la voix de Mohamed, Israel évoque une enfance à danser dans les bars et les maisons closes dans l’espoir de gagner un billete lila (5 000 pesetas) et des dimanches consacrés aux offices des Témoins de Jéhovah. Entre guitare, zapateado et récits de saint Jean, une sorte de « Flamenco de l’Apocalypse », explique Israel Galván, commençait à naître dans son imaginaire.

La violence du père de Mohamed, même s’il est possible d’y apporter quelques éclairages sociologiques, se raconte comme autant de blessures dans la lettre qu’il lui adresse vers la fin de la pièce : violence du silence d’un père qui ne parle jamais à cœur ouvert ; violence de la culpabilisation nichée au sein de petites phrases « on a tout sacrifié pour nos enfants, et eux, maintenant, ils font du théâtre » ; violence de la pression religieuse « prie pour que ta mère aille au paradis » ; et violence des coups — ceux de babouches « projectile » capables d’atteindre un enfant récalcitrant à plus de 15 mètres, racontés avec humour, ceux portés au visage les jours de bulletins scolaires pourtant excellents, et ceux, autrement plus brutaux, de ceintures ou de câbles. « C’est important de dresser ses enfants », affirme le père. « On était loin de Montessori », commente Mohamed.

Chacun son père, son héritage, sa filiation et son autel. Sur celui de Mohamed, le tapis de prière trop précieux pour servir, les nombreuses éditions du Coran — seul titre dans la bibliothèque —, et la tête du cerf que le père avait chassé un jour pour l’Aïd el-Kébir pendant une pénurie de moutons. Sur celui d’Israel, les ballons de football crevés par son père, les médailles qu’il a remportées et qui ont tellement d’importance pour la fierté paternelle, le perroquet censé devenir fou à force de dialoguer avec cet enfant bègue, et l’œuf dont on lui badigeonnait chaque jour le crâne en espérant que ses cheveux poussent : « car danser le flamenco sans cheveux, c’est impossible ! ».

Les autels sont pleins. Israel et Mohamed quittent le plateau, invitant le public à applaudir. La lumière se rallume sur les deux hommes, vêtus comme El Güito et Mario Maya dans leur Bulería por soleá de 1974, dont nous avions vu un extrait. En faisant réapparaître cette figure quasi gémellaire comme deux ligaments croisés, la pièce se conclut sur les liens que l’on choisit et l’importance de l’amitié.

Marie Reverdy

Conception et interprétation : Mohamed El Khatib et Israel Galván
Scénographie et collaboration artistique : Fred Hocké
Son : Pedro León
Direction technique : Pedro León et Fred Hocké
Vidéo : Zacharie Dutertre et Emmanuel Manzano
Costumes : Micol Notarianni
Construction : Pierre Paillès et Géraldine Bessac
Direction de production : Rosario Gallardo et Gil Paon
Remerciements à Ana Pérez, Lili Robley et Raphaëlle Rousseau

Production : Zirlib | IGalván Company
Coproduction : Festival d’Avignon, RomaEuropa Festival, Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Théâtre de la Ville de Paris, Festival d’Automne à Paris, Le Grand T – Théâtre de Loire-Atlantique (Nantes), TNB – Théâtre national de Bretagne (Rennes), TnBA – Théâtre national Bordeaux Aquitaine, Le Volcan scène nationale du Havre, TANDEM scène nationale Arras-Douai, Théâtre Garonne (Toulouse), MC2: Maison de la Culture de Grenoble, Scène nationale de l’Essonne (Evry), Teatro della Pergola (Florence), La Halle aux Grains scène nationale de Blois.

Avec le soutien de l’Usine Centre national des arts de la rue et de l’espace public Tournefeuille / Toulouse Métropole.

Zirlib est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Centre-Val de Loire, par la Région Centre-Val de Loire.

Mohamed El Khatib est artiste associé à Chaillot – Théâtre national de la Danse, au Théâtre National Wallonie-Bruxelles, au tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine et à Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique. IGalván Company bénéficie du soutien de l’INAEM,  Instituto Nacional de las Artes Escénicas y de la Música.
Israel Galván est artiste associé au Théâtre de la Ville, Paris.


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