Créée en mai 2026 aux Kaaistudios dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, Muette est un solo silencieux dans lequel le corps de Boris Charmatz se fait caisse de résonance des tumultes de la vie intérieure comme de la violence du monde. Présentée aujourd’hui au studio Bagouet de l’Agora, la pièce fonctionne en contrepoint de Somnole, précédent solo dans lequel Boris Charmatz explorait la musicalité du souffle par le sifflement. Il déploie ici le motif d’un souffle silencieux, court, haletant, coupé, dans une pièce qui donne à sentir la chair des mots absents à travers le silence, mille figures et un visage.

Le silence, …
Sur le plateau nu, deux lignes parallèles de néons roses parcourent le gril du studio, scène et gradins. Boris Charmatz, vêtu de noir, entre depuis la salle et traverse le plateau dans une diagonale qui le conduit de jardin à cour, jusqu’à ce que sa marche soit stoppée par l’angle des murs en fond de scène. Il est littéralement « au coin », comme un enfant puni, soumis à l’une de ces premières expériences de contrainte du corps. Il baisse ensuite son pantalon puis son slip, tous deux tombés à ses chevilles — image réveillant un inconscient dans lequel se nichent les angoisses de cours de récré, les humiliations enfantines, le corps rendu vulnérable par l’exposition de son intimité et le sentiment de honte qui s’intériorise : point de départ du silence et de la pièce.
La durée alourdit le temps, le silence est de plomb, mais on entend un léger battement, une sorte de pulsation, comme le sang frappant les tempes — signe probant d’un monde intérieur.
Boris Charmatz se met entièrement nu. Sur son torse, le dessin d’un cœur tracé en noir, l’apex pointant vers son pubis et les lobes embrassant sa poitrine.
Baignant dans une lumière en monochrome rose, l’œil hallucine quelque peu et se trouble. Le corps de Boris Charmatz se recouvre d’un halo lumineux, floutant la frontière de sa peau, véritable atmosphère gazeuse épousant ses contours.
… mille figures,…
Longeant le mur, il avance, visage rejeté en arrière, bouche ouverte, sourcils relevés, yeux clos ou au ciel, entre extase, grotesque, stupeur et ravissement. Le plateau est vide, le silence reste écrasant, la lumière reste statique et pourtant, tout un peuple issu de l’imagerie des corps et des visages afflue et grouille sur l’incertitude de nos rétines : masques de comédie grecque, Tête du Christ mort d’Albrecht Dürer, enfant perdu, crépuscule de l’âge, Pierre de folie de Jérôme Bosch, Cour des fous de Goya, félicité, démence, douleur, abandon, souffrance transcendée, saint Sébastien…
Étrangement, aucune de ces figures qui jaillissent ne se perd dans les airs, comme si le corps de Boris Charmatz, dans sa massivité de planète, pouvait retenir dans son orbite tout ce qu’il fait naître.
Au-delà de toutes les figures, le visage de Boris Charmatz semble sidéré, ébahi, hébété, sans voix, tandis que le silence du corps et du monde assourdit le temps comme au cœur du tumulte, de l’accident, de la violence.
Quelque chose lui obstrue la bouche ; une bulle, comme de bave, reste agglutinée à ses lèvres. Précieuse, brillante, légère, elle fait barrage aux mots et les renvoie en dedans de la gorge d’où ils voulaient s’échapper. Elle finira jetée au sol.
Sans nous en apercevoir, le rose a cédé à la vivacité d’une lumière dorée, comme l’expansion d’une étoile ou le gold-tone des images prénatales produites par l’échographie 3D.

Les néons se sont progressivement éteints comme on décompte le temps, laissant place à un éclairage à la rampe, comme si Rembrandt peignait Molloy, le personnage de Beckett.
Seul au centre, dans le brasier du plateau, le corps grimace autant que le visage — chair vibrante et amas d’os aux angles aigus — puis se redresse — véritable arche de plasma solaire.
Le corps sculptural de Boris Charmatz s’érige en contrapposto : beauté idéale des dieux, puissance contenue des héros, ou naturel organique du Garçon de Kritios.
Un port de bras en cinquième apparaît. Le cou de Boris Charmatz se tend. Le visage se lisse, le sourire se force, masquant les efforts, la douleur, et la fatigue que la virtuosité de la danse classique impose.
…un visage
Parmi les mouvements de son corps, les expressions de son visage et l’insistance du regard qu’il nous adresse, quelques signes de mains s’esquissent. On sent bien qu’ils font langage, sans que l’on puisse pour autant les lire : ce n’est pas le corps qui est muet, c’est notre œil qui est sourd.
Dans Muette, le visage prend une dimension inouïe, chacune de ses expressions se fait évocation d’un autre monde, indice d’une réalité qui nous aurait échappé. Gilles Deleuze écrivait « un visage effrayé, c’est l’expression d’un monde possible effrayant, ou de quelque chose d’effrayant dans le monde, que je ne vois pas encore. » Le visage peut aussi être l’expression de la suffocation du monde. Alors, la respiration se bloque en apnée. Dans ces traversées d’asphyxie, le corps de Boris Charmatz s’agite, secoue ses membres. On peut entendre l’air descendre dans ses poumons, raclant la gorge et la trachée. Le silence est bruyant.
Le mouvement s’organise autour du souffle et de la bouche, qui devient centre de gravité du corps dansant. Gouffre des mots, la bouche est historiquement moins investie, moins regardée, moins réfléchie que la vitre de l’œil. Boris Charmatz nous invite à nous attarder sur le mystère de cette béance. Il n’y a rien de plus énigmatique qu’un visage dont on a décentré la suprématie de l’œil, tenu pour être le miroir de l’âme, au profit de la bouche, portail du corps.
La pièce se termine dans le coin où elle avait commencé, avant que la lumière ne s’éteigne, rendant au néant le corps qu’il avait engendré.
Marie Reverdy
Chorégraphie et interprétation : Boris Charmatz
Assistante chorégraphique : Magali Caillet Gajan
Lumières : Yves Godin
Régie générale : Fabrice Le Fur
Directrice déléguée : Terrain Hélène Joly
Direction des productions : Lucas Chardon, Martina Hochmuth
Administrateur de production : Briac Geffrault
Chargée de production : Lola Serre
Spectacle créé le 21 mai 2026 au Kaaistudio, dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles
Production et diffusion : Terrain
Avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels
Coproduction : Cango Centro produzione della danza Firenze, CN D Centre national de la danse, Chaillot – Théâtre national de la Danse, Charleroi danse, Festival d’Avignon, ImPulsTanz – Vienna International Dance Festival, Kunstenfestivaldesarts, MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, le phénix – scène nationale de Valenciennes, Romaeuropa Festival, Sadler’s Wells, Tainan Arts Festival, Tanztheater Wuppertal Pina Bausch
Avec le soutien de la Chartreuse de Villeneuve-lez Avignon – Centre national des écritures du spectacle et avec l’aide de la Briqueterie CDCN du Val- de-Marne, le Centre Pompidou–Metz, l’Espace Pasolini, le Gymnase CDCN – Roubaix Hauts-de-France
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