Rébecca Chaillon ne cesse d’interroger, avec humour et acuité, les mécanismes d’exclusion et d’invisibilisation des identités minorisées. Que ce soit dans la télévision qui trônait dans le salon de nos enfances ou dans la littérature apprise à l’école, il semble y avoir peu de place pour certains corps, certaines identités, certains territoires. « Martiniquaise, picarde, grosse, noire, femme et lesbienne », comme elle le rappelle, « je cumule les pas de côté par rapport à la norme qui assaille les corps ».
C’est à la découverte de cet univers singulier que le théâtre des 13 vents – CDN de Montpellier – invite le public en ce mois de novembre 2026, en mettant Rébecca Chaillon à l’honneur à travers deux de ses créations : La Parabole du Seum, créée cet été au Festival d’Avignon, et La Gouineraie, créée en 2025, co-écrite et co-mise en scène avec sa compagne Sandra Calderan. Dans cette pièce, les deux artistes interrogent les représentations normatives du couple et imaginent d’autres possibilités de « faire famille ». À rebours des modèles hérités du patriarcat, La Gouineraie dessine les contours d’un monde à venir, dans le chantier des maisons à construire et des utopies à habiter.

Faire chantier pour faire maison
Sur le plateau, Rébecca Chaillon — figure de la dérision citadine perchée sur des talons à motifs « peau de vache » — et Sandra Calderan — figure de la désillusion rurale en chemise à carreaux — aménagent l’espace comme on prépare une chambre d’enfant. En musique de fond, Joe Dassin : « À toi, à la petite fille que tu étais, à celle que tu es encore souvent… à la vie, à l’amour… ». Ainsi s’ouvre la pièce située entre ironie, trash, confidence, autodérision et souvenirs d’une enfance baignée dans la nostalgie seventies que cultivaient nos parents.
Formée en Études Théâtrales, Rébecca Chaillon arrive à la performance par cette conscience que « tout fait signe et sens sur un plateau » et que son « corps noir, non-conforme aux canons d’une beauté féminine mince, blanche, voire diaphane, raconte beaucoup et fait acte politique ». Il n’y a donc rien à jouer : il y a seulement à être.
Performeuses, les deux artistes font chantier pour faire maison, pour faire famille, pour faire théâtre. Autrices, elles convoquent sur le plateau les souvenirs de leurs enfances, les familles parfaites qu’elles ont imaginées et les personnages de séries télévisées qui narrent le quotidien de familles hétérosexuelles — que ce soit le modèle de La Petite Maison dans la Prairie ou l’inévitable mais heureuse charge mentale de la mère de Malcolm.
Toutes ces images prémâchées sont autant d’injonctions sociales qui peuplent nos rêves, nos désirs, nos aspirations. Il faut alors échapper aux clichés, aux stéréotypes, aux représentations qui ont déjà écrit les partitions de nos vies, textes et didascalies comprises. Déconstruire, détruire, fuir : les normes, les héritages, les échecs de nos parents, les repas autour des monologues d’un père suffisant, la figure de la mère « hystérique » car épuisée, et les amours chantées par Joe Dassin.
Cerisaie, Gouineraie, Chaillonerie
La pièce prend pour point de départ l’expérience du couple que Rébecca Chaillon et Sandra Calderan forment dans la vie, ainsi que leur désir d’échapper aux chemins balisés par un imaginaire hétéronormé, hérité du modèle de la famille nucléaire et bourgeoise du XIXe siècle. C’est la raison pour laquelle Sandra Calderan a rêvé d’un lieu pour « cacher des êtres », sous la forme d’une maison pour accueillir les trajectoires d’une vie commencée dans l’hétérosexualité, prolongée par la famille nucléaire, et réorientée par l’affirmation d’une identité « bi-gouine ». Cette utopie lesbienne, qu’elles appellent Gouineraie, se présente comme un double négatif de la « Cerisaie ». Car la Gouineraie n’est ni un héritage ni l’expression d’un monde sur le déclin : elle est le résultat d’une construction permanente, d’une pensée politique de chaque instant, et l’expression d’un monde nouveau enfin possible, hors des clous du patriarcat. Loin de la nostalgie et de la passivité des gens de la Cerisaie, la Gouineraie est un lieu d’activisme du quotidien, un refuge autant qu’un laboratoire pour inventer une famille non-nucléaire et des amours libres.
Pour réaliser cette utopie, Sandra voulait « fabriquer une famille et une maison en même temps ». Dedans, il y a l’ex, les enfants, la compagne de l’ex, l’amour, le désir, l’attention, la bienveillance, et une question fondamentale et motrice pour soutenir le tout : comment habiter autrement ? Comment habiter alternativement ? Maison, tombe, niche, nid, coquille, cabane, berceau : tout un inventaire à la Gaston Bachelard se déploie pour chercher les modalités les plus justes, jusqu’à buter sur l’obstacle que constituent les concepts de « petit appart’ » et d’absence. Difficile, en effet, d’habiter la Gouineraie quand on fait à ce point preuve de « chaillonerie » : véritable anté-maison familiale sous forme d’appartement parisien rempli de livres et autres objets issus d’achats compulsifs, chez-soi intermittent que l’on retrouve entre deux trains, deux tournées, deux Airbnb, deux hôtels, deux pays, et dans lequel on vit pour soi, par soi, avec soi, et ses névroses, ses conflits et ses joies.

La vie de la Gouineraie se performe avec autant d’acharnement que l’art : dans le foutraque, l’humour et l’acuité politique. C’est un peu le bordel, mais c’est surtout le chantier ! Du début à la fin, Rébecca Chaillon et Sandra Calderan sont en plein travaux : menuiserie, papier peint « boursouflé de fleurs », Joe Dassin chantant « Dagada voilà les Daltons », montage d’étagères en bois léger, déco, jardin…
Le chantier n’est pas seulement un projet : il devient un modèle d’habitat, une manière de vivre dans un futur de matrimoine plutôt que dans les ruines d’un héritage patrimonial. Il est aussi le principe qui organise la scénographie, la performance et la structure dramaturgique de la pièce — aménagement en vrac d’intimité et d’intérieur. Le papier peint et ses grosses fleurs roses se déroulent depuis les cintres, se collent sur le mur du fond, sur quelques planches, sur la chaise, puis sur la peau. Bout après bout, le corps nu de Rébecca Chaillon recouvert de colle s’habille de ce papier peint rose, comme si le corps faisait la promesse de devenir lui-même maison. Être soi-même un chez-soi : c’est la promesse des nomades et des amoureu.se.s.
Le corps à présent entièrement recouvert, juchée sur l’escabeau devant la paroi tapissée de fleurs, Rébecca Chaillon se fond dans le décor, comme dans un tableau de Vuillard.

Amours champêtres
De convictions en confidences, La Gouineraie s’achève en parodie des pastorales et autres folies champêtres qui hantent les foins romantiques de nos granges imaginaires. Repas campagnard avec « haricots en boîte foulés au pied » par Rébecca Chaillon et lait issu de la traite des seins de Sandra Calderan, le banquet philosophique ressemble à présent aux pires épisodes de l’Amour est dans le pré.
L’utopie n’est pas un long fleuve tranquille, la vie rurale n’est pas seulement bucolique et le projet d’une vie alternative n’est pas synonyme de révolution permanente : on ne renverse pas vraiment la table, on la bascule comme pour mieux la voir, à l’instar d’une œuvre de Spoerri. La table du salon devient ainsi mur de la grange fantasque, acmé du crescendo qui conduit la performance vers le clown trash.
On le sait bien : au théâtre, la fin a toujours des allures de « morale de l’histoire ». Il fallait alors une apothéose dramaturgique, construite sur une concession de couple, avec une langue de bœuf dont Sandra se sert, à la demande de Rébecca, pour lui lécher la peau dans un bruit de clochettes — parce que « ça fait perf » (nous dit Rébecca) — et une musique punk féministe qui vient augmenter le RSA des copines grâce aux quelques droits d’autrice — parce que c’est congruent avec la Gouineraie (nous dit Sandra).
Tout peut alors finir comme ça avait commencé : enlacées, dans les gestes tendres d’un rêve éveillé.
Marie Reverdy
Texte et mise en scène : Sandra Calderan et Rébecca Chaillon
Avec : Sandra Calderan et Rébecca Chaillon
Régies : Suzanne Péchenart
Collaboration artistique et aide à la dramaturgie : Céline Champinot
Collaboration à la scénographie : Camille Riquier
Traduction et surtitrage : Lisa Wegener
Production et développement : Mélanie Charreton / O.u.r.s.a M.I.n.o.r et Malaury Goutoule
Administration et logistique de tournée : Élise Bernard et Amandine Loriol
Production : Compagnie Dans le ventre ; Compagnie des Hauts Parleurs
Coproduction : CDN de Besançon Franche-Comté
Soutien : T2G — Théâtre de Gennevilliers — CDN ; Villa Valmont — Lormont Nouvelle Aquitaine
Rébecca Chaillon est représentée par L’Arche — Agence théâtrale http://www.arche-editeur.com
La Compagnie dans le Ventre est conventionnée par le ministère de la Culture (DRAC Hauts-de-France).
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