Stéphane Gil vient de prendre la tête du nouvel EPCC issu de la fusion du Printemps des Comédiens et du Domaine d’O. Nous avons été invités à le rencontrer autour d’un café, au Bistrot d’O, afin de découvrir le projet qu’il a conçu pour le Domaine d’O et la manière dont il envisage sa mise en œuvre.

Le paysage montpelliérain est en pleine reconfiguration. Dans ce calendrier resserré, il y a eu, l’an dernier, la fusion du Festival Montpellier Danse et du CCN, réunis au sein de l’Agora sous une direction quadricéphale : Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter. Il y aura, très bientôt, un changement de direction au CDN-ENSAD, puisque le dernier mandat de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano se termine au mois de décembre. Il y a, au milieu, la récente nomination de Stéphane Gil à la direction générale de l’EPCC (Établissement Public de Coopération Culturelle), résultat de la fusion entre le Printemps des Comédiens et le Domaine d’O.
Alors il fallait bien que nous fassions connaissance, lui et nous. Et quoi de mieux qu’autour d’un café ? Il nous avait donné RDV au Bistrot d’O pour rencontrer la presse, afin de se présenter et de présenter le projet qu’il porte pour le Domaine d’O. Nous étions une dizaine. Nous avons été accueillis simplement, chaleureusement et naturellement. Nous sommes restés deux heures, pendant lesquelles nous avons pu interroger, écouter, débattre.
Dans l’attention de l’écoute s’est noué un dialogue muet au cours duquel je répondais intérieurement, prolongeant une pensée, imaginant une autre métaphore pour exprimer une idée ou choisissant un autre mot pour préciser un concept. Ce texte, quelque peu personnel dans sa facture, témoigne de cet échange silencieux et rend au dialogue sa part manquante. Il se concentre sur quelques points relatifs aux enjeux esthétiques, scénographiques et dramaturgiques qui ont animé cette rencontre.
Stéphane Gil
Directeur délégué du Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie de 2018 à 2026, directeur adjoint d’Arcadi, agence artistique et culturelle d’Île-de-France, de 2011 à 2015, Stéphane Gil a un parcours qui va de l’administration à la programmation, en passant par le conseil, l’accompagnement et la production.
« Ni tout à fait programmateur-diffuseur au sens classique du terme, ni artiste-créateur comme il est de mise dans les CDN ou les CCN, mais néanmoins créatif, nous dit-il, notamment en ce qui concerne les dynamiques territoriales et partenariales. » Le projet du Domaine d’O se construit autour d’une ambition de maillage territorial, en ouvrant un véritable chantier de co-réalisation visant à renforcer l’offre culturelle « au lieu de rajouter une programmation aux programmations ».

Stéphane Gil se donne pour mission de vivre en bon écologue : à l’écoute d’un lieu spécifique, du rythme de la ville, du territoire culturel dans lequel elle s’inscrit, d’un public déjà constitué et d’un public à venir. Première chose, et non des moindres : l’acte de nommer le lieu, dans un mouvement allant du point d’ancrage vers la ligne d’horizon, et non l’inverse. Il s’agit de partir du territoire et d’aller vers le projet. Nous voici donc au Domaine d’O, à Montpellier. Quant à « Cité européenne du théâtre et des arts associés », Stéphane Gil le gardera en sous-titre et en ligne de mire. Théâtre ? « Oui ! » Arts associés ? « C’est un terme un peu réducteur mais oui, bien sûr, accueillir le théâtre, la danse, la musique reste une ambition majeure du Domaine d’O ! » Ne reste que le concept de « Cité », qu’il convient de prendre à bras le corps — pour ne pas dire au pied de la lettre — dans sa dimension politique et territoriale d’invitation à participer activement à son lieu de vie. Et c’est à cet endroit que Stéphane Gil se sait particulièrement créatif : réunir de nombreux partenaires, œuvrer ensemble, et trouver les moyens de déjouer la simple consommation de spectacle pour faire du Domaine d’O un lieu repère, ressource, refuge. Pour ce faire, il faut que le spectacle n’ait pas à porter, à lui seul, la responsabilité de la relation esthétique : guinguette, ateliers, rencontres construisent l’expérience sensible autant que le spectacle, en le prolongeant, en l’éclairant, en le discutant. L’exercice de la pratique prend une place toute particulière : faire ensemble est le meilleur moyen de créer cette Cité en « habitant » activement l’espace du Domaine. Il s’agit donc de travailler à faire rhizome, en déhiérarchisant les divers éléments qui composent, in fine, un seul et même moment, un seul et même évènement, que ce soit à l’échelle d’une soirée, d’un week-end ou d’un festival.
Les quatre saisons du Domaine d’O
Il y a deux jambes au projet de Stéphane Gil. Il souhaite renforcer les partenariats avec les festivals que le Domaine d’O accueille chaque année, et construire sa programmation — pour le Printemps des Comédiens comme pour la saison — autour d’un axe structurant, pour ne pas dire « vertébral », constitutif du théâtre : l’interprétation d’une part, et le format — que l’on peut également appeler dispositif scénographique — d’autre part.
Printemps-Été : L’Interprète
Le Printemps des Comédiens, véritable Premier Temps à partir duquel se bâtissent les autres saisons, centrera son propos autour de l’interprétation et du jeu. C’est donc autour de la figure de l’interprète, grâce à qui le spectacle est vivant, que les éditions seront construites, que ce soit dans la programmation du festival ou dans l’organisation des temps forts proposés autour des spectacles (rencontres, ateliers, etc.). D’un point de vue esthétique, Casting Lear d’Andrea Jiménez, donnée le 25 septembre lors de la soirée de présentation de saison, est la parfaite illustration de cette attention portée à la place de l’interprète. Le principe de Casting Lear est simple : un acteur fait l’expérience de traverser Le Roi Lear de Shakespeare en étant guidé en direct. Ce 25 septembre au Domaine d’O, c’est Frédéric Pierrot qui s’est prêté au jeu d’interpréter le roi Lear.
L’été s’annonce ensuite avec l’accueil de plusieurs spectacles du festival Montpellier Danse. Il se poursuit en juillet avec le festival Radio France Occitanie Montpellier, puis avec Cinéma sous les étoiles en août, avant de s’achever avec Arabesques en septembre.
Automne-Hiver : Le Format
Le festival Saperlipopette pourrait se tenir à l’automne et s’étendre sur une durée de deux semaines : la première en période scolaire, et la deuxième lors de la première semaine des vacances de la Toussaint.
Vient ensuite la saison d’hiver. Bien sûr, pour cette année 2026-2027, la programmation est le fruit de l’ancienne direction. Nous y retrouverons des accueils (Israel & Mohamed d’Israel Galván et Mohamed El Khatib pour l’Agora, ou encore El corazón de Ester d’Alberto Cortés pour La Vignette), des productions et des coproductions avec des noms familiers tels que Romeo Castellucci, Phia Ménard, Katia Ferreira ou encore Wajdi Mouawad.
Lors de la programmation d’hiver qu’il réalisera dès la saison 2027-2028, Stéphane Gil construira ses choix autour d’un axe vertébral qu’il nomme « format ». Comme un écho au Printemps des Comédiens, Stéphane Gil proposera une sorte d’Hiver des Formats. Ce qu’il faut entendre ici, c’est une évidence que les mots nous empêchent parfois de mesurer. Rien à voir avec la durée : un format court ou long. Rien à voir, non plus, avec la coquille vide et coquette d’une forme présupposément séparée d’un fond perçu comme le noyau du sens. Non, il s’agit d’aller chercher dans le mot dramaturgie tout ce qui relève de la manière d’être perceptible (le rythme et la tension) et dans le mot scénographie tout ce qui relève du sens (la construction physique du point de vue). Il ne s’agit donc pas d’opposer la dimension spectaculaire d’une part au propos d’autre part, comme nous distinguions jadis le texte de la mise en scène, le contenant du contenu ou le flacon de l’ivresse. Non, le format, chez Stéphane Gil, c’est le dispositif : c’est la manière de spatialiser l’expérience spectatorielle, la façon d’organiser le regard, la rencontre, la relation. Proximité/distance, frontal/circulaire, mobile/immobile, etc. La frontalité confortablement assise à l’œil du prince n’est pas une fatalité du théâtre, il y a d’autres manières de considérer le monde, de le représenter, de le nommer, de l’appréhender, de le penser, d’en faire Théâtre.

Le théâtre Jean-Claude Carrière se prête particulièrement bien à ce type d’expérience. Nous avons pu y voir de nombreux formats proposés par Julien Gosselin d’Extinction (Lire ICI) à Musée Duras (Lire ICI). Le théâtre Jean-Claude Carrière est, en effet, équipé d’un gril qui parcourt la totalité de la salle et d’un gradin de 600 places entièrement rétractable. Le théâtre Jean-Claude Carrière peut néanmoins se montrer cruel s’il n’est pensé avec sérieux. Nous avons pu le constater il y a peu, avec un quadrifrontal qui faisait totalement fi de la spécificité du lieu.
Du format comme dispositif au format comme envergure
Nous sortons d’un été caniculaire, la conversation s’est évidemment orientée vers la conduite éco-responsable, vers la question des moyens de cette éco-responsabilité, vers la nécessité d’une forme de frugalité malgré les potentialités du lieu. Entre Jean-Claude Carrière et l’Amphithéâtre, en effet, « les équipements du Domaine d’O sont taillés pour les grands formats », nous rappelle Stéphane Gil. Ici, le terme « format » change de sens : grande scène, grande ouverture, grande hauteur et grande salle. La question écologique se pose alors avec une matérialité toute particulière, mettant le principe du grand format en tension avec les enjeux écologiques. Cette question écologique est, en effet, une question politique autant qu’esthétique, qui tend à repousser hors du concept de grandeur la tentation d’une débandade écocide de moyens qui choque aujourd’hui l’éthique plus qu’elle n’émerveille le regard.
Dans cette préoccupation, nous savons que la définition hivernale du mot « format » restera active sous la chaleur des autres saisons, tant la brûlure et les intempéries de cet été — dont la pinède porte encore la triste trace — exigent que soit trouvé l’endroit précis où la « grandeur » du format ne transige en rien avec la vigilance à l’écoconception. Car la grandeur du Domaine d’O ne se mesure pas seulement à la taille de ses plateaux ou à la capacité de ses gradins, mais aussi à sa capacité à inventer des manières soutenables de les faire vivre.
Nous sommes restés plus de deux heures, sans les voir passer, assis autour d’un café, d’une chocolatine, et des pistes esthétiques, écologiques et territoriales les plus intéressantes à envisager pour le Domaine d’O.
Marie Reverdy
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