How Romantic est une pièce que Katerina Andreou a écrite pour et avec la Compagnie Carte Blanche – Compagnie Nationale de Danse de Norvège. Les 14 danseureuses de la compagnie ont trois particularités : celle de venir d’horizons chorégraphiques différents, celle de très bien se connaître au plateau et celle de savoir s’adapter à la pluralité des chorégraphes à qui la compagnie donne « carte blanche ».

Titre oxymorique par sa polysémie, How Romantic évoque autant la douceur du geste amoureux que la période difficile qui a donné naissance au courant artistique du Romantisme lors des affres de l’ère industrielle. Katerina Andreou souligne également l’usage parfois ironique de l’interjection, ainsi que sa fonction de « petit mantra pour les danseureuses ». Vélocité, richesse, précision et sidération politique composent cette création 2025.
C’est lors d’un échange entre Katerina Andreou et Annabelle Bonnéry, Directrice artistique de la Compagnie Carte Blanche, que l’idée de cette collaboration s’est mise à germer. L’échange portait sur la question de la présence, de l’adresse, de cette façon que l’on a de se sentir en représentation, constamment, et de la difficulté à être, sans la mise en scène de soi en tant qu’être-perçu. Travail politique, philosophique et esthétique que seuls le plateau et la chorégraphie peuvent mener avec intelligence et acuité. Voilà donc pour l’essentiel qui constitue le moteur du reste : How Romantic se construit entre le corps rapide qui n’a pas le temps de se regarder au miroir, et le corps désirant ou amoureux qui n’a d’yeux que pour l’autre.
Le marathon de danse
Dans How Romantic, on retrouve tout ce qui fait que Katerina Andreou est Katerina Andreou : le travail sur le flux comme basse rythmique continue, le fourmillement des détails d’une écriture foisonnante et ciselée, une caisse de résonance d’un monde en « nervous breakdown ». Dès lors, le geste chorégraphique consiste à « dealer avec cet état » affirmait-elle en 2022, lors de sa venue à ICI-CCN de Montpellier pour Zeppelin Bend suivi d’un Topo dédié à Mourn Baby Mourn (Lire ICI)
How Romantic fait référence aux marathons de la danse qui se tenaient pendant la grande dépression américaine. Cette mise en scène d’une lutte pour la survie, agie par la détresse et traitée par le régime du spectaculaire est à ce point absurde et sidérante qu’on l’appréhende aujourd’hui sous le régime de la fiction. Katerina Andreou se dit « terrifiée et fascinée » depuis son enfance par cette réalité historique encore peu étudiée, pour un phénomène culturel encore peu compris, tant dans ses enjeux philosophiques que politiques.
La référence au marathon s’arrête au nombre de danseureuses présent.e.s sur le plateau tout au long de la pièce : aucune élimination n’aura lieu.

Tout commence comme dans une salle d’attente, avec sa légère musique d’ascenseur, avant que le coup d’envoi ne soit donné par un coup de sifflet. Le plateau s’embrase de vitesse et de mouvements perpétuels : tout doit toujours bouger, de la tête au pied, du bassin aux bouts des doigts. Comme une réponse à l’agitation, l’écriture de Katerina Andreou est ciselée, minutieuse, précise.
Les danses de couple s’installent peu à peu, échappent à la spectacularisation, invitent à la lenteur, avant que tout ne s’atomise à nouveau, s’emballe, et ne réinvestisse le jeu ironique du faire-image dans des sauts de haies et de joie. Quelques hennissements arrivent comme un clin d’œil au film de Sydney Pollack : On achève bien les chevaux.
Image et contre-image
Katerina Andreou et les danseureuses de Carte Blanche se frottent à la question des neurones-miroir qui nous font absorber, dans nos chairs, nos muscles et nos os, les images pré-mâchées de danses qui fleurissent sur les réseaux : unissons, prouesses autoritaires, « quelle énergie ! », poésie, rêve, générosité et autre vocable d’une idéologie qui est en train de dépouiller la danse de la question de la corporéité. Katerina Andreou et Carte Blanche jouent de cette idéologie et offrent une clairvoyante jubilation.
How Romantic se situe entre la violence marathonienne exercée sur les corps en détresse, l’interrogation de la mise en spectacle de cette violence, et la cruauté d’un regard contemporain perdu. La rythmique binaire et rapide de la musique aura beau être festive, How Romantic n’en questionnera pas moins la performance et l’épuisement comme expression d’une époque dépressive à tous les étages, inquiète, anxieuse, malmenée, abîmée. S’il fallait dégager l’hypogramme de How Romantic, cette phrase sous-jacente qui structure la force et l’intelligibilité de la pièce, ce serait sans doute : « Mieux vaut danser que se donner en spectacle. »
Marie Reverdy
Concet et chorégraphie : Katerina Andreou
Assistanat artistique : Costas Kekis
Création sonore : Cristián Sotomayor et Katerina Andreou
Création lumière : Yannick Fouassier
Création des costumes : Indrani Balgobin
Danseurs et danseuses : Adrian Bartczak, Aslak Aune Nygård, Brecht Bovijn, Dawid Lorenc, Gaspard Schmitt, Ihsaan de Banya, Iris Auguste, Mai Lisa Guinoo, Nadege Kubwayo, Noam Eidelman Shatil, Núria Guiu Sagarra, Ola Korniejenko, Ole Martin Meland, Olha Mykolayivna Stetsyuk
Direction de répétition : Caroline Eckly
Sous la direction artistique de : Annabelle Bonnéry
Photos de travail : Øystein Haara
Vidéo : David Alræk
Production : Carte Blanche – La compagnie nationale de danse de Norvège
Avec le soutien de l’Ambassade Royale de Norvège à Paris
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