Ivanov de Tchekhov par Myriam Muller Printemps des Comédiens 2026

Printemps des Comédiens 2026 Ivanov de Tchekhov mis en scène par Myria Muller © Boshua

Écrite à la fin des années 1880, Ivanov est l’une des premières grandes œuvres de Tchekhov, avant La Mouette, Les Trois Sœurs ou La Cerisaie. La pièce a connu plusieurs versions, dont la toute première reste inconnue du public français. C’est cette version que Myriam Muller a choisi de mettre en scène, celle-là même qui avait suscité le scandale lors de sa création. Tchekhov avait alors remanié son texte, notamment sa fin. Dans cette version initiale, Ivanov mourra d’épuisement contrairement aux versions révisées dès 1887 qui écrivent sa mort en suicide. De même, les personnages y sont bien moins lisses, bien plus grinçants, antisémites et bouffons que dans les versions ultérieures. 

Printemps des Comédiens 2026
Ivanov de Tchekhov mis en scène par Myria Muller
© Boshua
Printemps des Comédiens 2026
Ivanov de Tchekhov mis en scène par Myria Muller
© Boshua

Le théâtre de Tchekhov se situe sur la ligne de crête d’un tournant théâtral. Empruntant ses formes aux grandes structures dramaturgiques du XIXe siècle, Ivanov échappe à toute progression et se construit sur l’érosion continue des situations : les relations se dégradent, les discours tournent en rond, les conflits s’enlisent sans jamais se résoudre.

La pièce suit Nikolai Ivanov (Jules Werner), propriétaire terrien épuisé moralement, ruiné financièrement, désabusé politiquement autant qu’affectivement.

Comme anesthésié, Nikolai Ivanov ne parvient ni à aimer, ni à ressentir, ni à agir.

Sa femme, Anna Petrovna (Sophie Mousel), a abandonné sa religion juive et sa fortune par amour pour lui. Atteinte de tuberculose, elle mourra sous l’indifférence et la culpabilité de son mari.

Une dramaturgie de l’étouffement 

Le temps de la pièce est celui de la maladie d’Anna : de l’annonce du diagnostic à son décès. La pièce écrite par Tchekhov se construit sur ce manque d’air : Anna étouffe, littéralement, et Ivanov suffoque, lui aussi, et ne supporte plus son foyer qu’il fuit chaque soir pour se rendre à la maison des Lebedev.

Si Ivanov fuit sa vie dans la culpabilité et l’indifférence, d’autres fuient dans l’alcool, dans les affaires, dans le jeu, dans l’illusion. C’est le cas de Sacha (Manon Raffaelli), la trop jeune fille de Pavel (Valéry Plancke) et Zinaïda Lebedev (Nicole Max), famille influente. Tandis qu’Anna se meurt, Sacha offre à Ivanov son amour qu’elle appelle « actif » car il aurait la force vive de pouvoir le sauver et lui redonner goût à la vie. Sacha le dit clairement, « actif » ne veut pas dire « martyr », et la rationalité discursive avec laquelle elle énonce cette distinction ne coupe en rien l’élan amoureux. Pour Ivanov, par contre, cette perspective ne résout rien : pris entre langueur et culpabilité, il reste paralysé, dans l’incapacité de comprendre et de prendre la moindre décision. 

Chaque tableau enfonce le clou de la critique sociale, entre médiocrité et bouffonnerie, atteignant parfois le paroxysme de la brutalité. Anna découvrant la relation de son mari accuse Ivanov de trahison. La scène de dispute qui s’ensuit, à laquelle Tchekhov a imprimé une rare férocité, laisse entendre, dans la bouche d’Ivanov, les résurgences d’un antisémitisme qui caractérise l’ensemble des personnages : « Sale juive ». Ivanov insulte sa femme, lui annonce qu’elle va mourir et s’effondre en larmes. La violence imprègne les consciences sans résolution possible. 

Anna n’est pas encore morte que le mariage avec Sacha se planifie, puis s’avorte le jour même des noces, par une ultime fuite d’Ivanov : rien ne saurait avoir de prise.

Printemps des Comédiens 2026
Ivanov de Tchekhov mis en scène par Myria Muller
© Boshua
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Ivanov de Tchekhov mis en scène par Myria Muller
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À ce temps dramaturgique de l’émiettement, Tchekhov propose un espace théâtral de la stagnation, comme une eau croupissante, expression cinglante de la décadence.

La mise en scène de Myriam Muller souligne l’étroitesse de ce monde moribond par un dispositif quadri-frontal. Le plateau encerclé apparaît comme un espace de conflit, un territoire à conquérir, une terre maudite. Les multiples entrées et sorties accentuent la clôture du monde dont on ne saurait s’échapper. Quittant le plateau, les sonorités des voix ne suivent jamais les mouvements, elles se brisent avant notre conscience, comme si rien n’existait en dehors du tapis persan au centre de la scène. Coulisses « anté-stanislavskiennes » la coupure sonore aurait gagné à être plus franche pour signifier l’étanchéité de ce monde clos, à moins de laisser, au contraire, aux jeux d’écho le soin de souligner le vide.

Non-histoire sur fond de médiocrité

Les critiques avaient reproché à Tchekhov le manque d’intrigue de certains actes, et pour cause, la pièce se construit en tableaux plus qu’en scènes. Dans cette toute première version, le personnage d’Ivanov était particulièrement opaque, ses intentions étaient peu lisibles : Ivanov était insondable. Cette opacité constituait la force dramaturgique de la pièce de Tchekhov – Ivanov est une pierre qui s’effrite et fait croître le doute du public. Chaque parole des personnages à propos de lui en fait tomber un pan, sans qu’aucune intériorité ne soit dévoilée pour autant. Jules Werner, dans la mise en scène de Myriam Muller, en donne toutefois une lisibilité psychologique, celle d’un pendule dépressif oscillant entre désespoir et cruauté, amenuisant quelque peu la force dramaturgique du texte.

La pièce se structure en tissu social et rhizome de caractères : à la paralysie malheureuse et tremblante d’Ivanov, le personnage de l’intendant pique-assiette Borkine (Pitt Simon) se caractérise, quant à lui, par une inaction joyeuse faite de plans sur la comète, d’illusion d’une ascension sociale, d’une foi optimiste en la réussite, et d’une promesse de richesse.

Au sentiment de vide intérieur d’Ivanov répondent les excès de Pavel à qui Valéry Plancke donne la dimension du clown mi-blanc mi-auguste. 

À l’échec d’Ivanov, Tchekhov propose la famille Lebedev comme modèle médiocre de la réussite provinciale.  

Le vieil oncle (Denis Jousselin) qui se fait appeler Comte, mesquin et sarcastique, est la figure même de la noblesse ruinée, désœuvrée et cynique. Il n’a aucun pouvoir, aucune culture, aucune pitié. 

Rigide et moralement irréprochable, le médecin Lvov (Mathieu Besnard) est, quant à lui, incapable de lire le monde dans sa dimension existentielle : il ne le réduit qu’aux principes moraux relatifs à la responsabilité individuelle. Double inversé d’Ivanov et image parmi les images : celui qui voudrait être honnête, moral, amoureux, construit comme il le peut son rôle social comme le packaging vertueux d’une moralité creuse. C’est en fonctionnant par excès et rupture que Mathieu Besnard donne à voir le vide qui habite Lvov.

Hypocrisie, lâcheté, vénalité : les Lebedev, tout comme Borkine ou le comte, participent à la suffocation du monde et au déclin de cette Russie de la fin du XIXe siècle. Aucun regard, pas même celui de Lvov, ne prend la mesure de ce naufrage. Seule la maladie ou la dépression s’apparentent à des formes de lucidité, à même de sentir la vanité et l’absurdité du monde.

Ni comédie, ni tragédie : une sombre farce

Présentée comme « Comédie en quatre actes » en 1887 ou « Drame en Cinq tableaux » en 1889, la pièce échappe pourtant aux règles du genre. Il y a quelque chose, dans cette première version, qui relève de la « sombre farce ». Ni résolution de comédie, ni grandeur tragique des personnages, la pièce est peuplée de situations pathétiques et de personnages grotesques, ridicules, cruels. Seules les trajectoires d’Anna et de Sacha, qui entourent Ivanov de leur amour, s’apparentent à la tragédie de vivre dans un monde qui n’est pas à la hauteur de leur capacité à agir, penser, vivre et aimer.

Printemps des Comédiens 2026
Ivanov de Tchekhov mis en scène par Myria Muller
© Boshua
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Ivanov de Tchekhov mis en scène par Myria Muller
© Boshua

Le motif régulier de la puanteur, celle des bouches sous les effets de la gnôle, celle relative au désordre du bureau qui sent le pâté, la vodka, le cornichon, contamine les paroles d’insultes comme celles, expressives, du malheur.

Autre motif, celui du hululement de la chouette entre présage de mort, connaissance intuitive, solitude et mélancolie spirituelle. 

La musique parcourt la mise en scène, à la croisée du cabaret et de la comédie-musicale. Les personnages jouent parfois de la musique, chantent en anglais, tandis que Jorge De Moura, sur le plateau, passe de la batterie à la guitare. 

Tchekhov termine cette première version de la pièce de manière brutale, par l’effondrement d’Ivanov qui, épuisé et acculé, est comme frappé par la défaite existentielle. Dette financière, dette morale, dette affective : son corps s’écroule sous le poids de l’échec. Noir.

Perte de sens, dépression, impuissance, la pièce semble avoir été écrite hier…

Rappelons tout de même, à toute fin utile, que le public n’a pas le droit de filmer pendant une représentation, encore moins en gardant son flash allumé, et encore moins lorsque le spectacle est en bi-, tri- ou quadri-frontal.

Marie Reverdy

Domaine d’O – Théâtre Jean-Claude Carrière, 178 Rue de la Carriérasse 34090 Montpellier. Durée : 140 minutes

Avec : Mathieu Besnard, Denis Jousselin, Nicole Max, Jorge De Moura, Sophie Mousel, Valéry Plancke, Manon Raffaelli, Raoul Schlechter, Pitt Simon, Anouk Wagener et Jules Werner

Mise en scène : Myriam Muller
Scénographie : Anouk Schiltz
Costumes : Sophie Van den Keybus
Lumières : Renaud Ceulemans
Musique live : Jorge De Moura
Assistanat à la mise en scène : Daliah Kentges et Louise d’Ostuni pour la tournée
Traduction : André Markowicz et Françoise Morvan

Production : Les Théâtres de la Ville de Luxembourg

Avec le soutien de Kultur | lx – Arts Council Luxembourg


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