Première en France, Marina Otero présente Ayoub au Printemps des Comédiens. Entre performance, autofiction et témoignage, la pièce évoque l’histoire que Marina Otero a vécue avec Ayoub, jeune marocain qu’elle a rencontré à Tanger. La pièce se structure en deux parties, comme un champ/contre-champ.

© Andres Carnalla
Champ
Seule sur le plateau, Marina Otero évoque sa relation aux narrations, aux Mille et Une Nuits et explique s’identifier à Shéhérazade. Dans son travail, vie et narration se mêlent : écrire sa vie, alors vivre pour écrire. Chaque rencontre, chaque histoire d’amour ou de cul, sera transformée en récit et livrée sur un plateau.
Dans ses récits, « pour éviter que les hommes se comparent entre eux », tous s’appellent Pablo. Je souris, je pense au film de Fassbinder, Tous les Autres s’appellent Ali dont l’histoire se passe en Allemagne. Emmi, femme de ménage d’une soixantaine d’années, solitaire, entre dans un café fréquenté par des travailleurs immigrés marocains. Elle y rencontre Ali, beaucoup plus jeune qu’elle, avec qui elle vit une histoire d’amour. Ils se marient, à contre-courant de tout. Leur relation s’érode sous la machine sociale du regard des autres : mépris, moquerie, racisme, suspicion.
Quelques points communs avec Ayoub : la différence d’âge, l’amour que l’on espère consolateur, salvateur, les solitudes.
La démarche de Marina Otero est simple : partir à Tanger, rencontrer un homme pour lui offrir un visa européen et la chance de vivre à Madrid. Elle s’engage à se convertir à l’Islam et à apprendre à cuisiner le couscous. En échange, l’homme doit cacher sa tristesse s’il en a, faire semblant d’être heureux et amoureux.
Le point de départ de cet acte pour l’art se situe à l’intersection du stéréotype de genre et du stéréotype racial : on attend donc la déconstruction du récit et on se dit qu’elle ne peut pas ne pas avoir lieu.
C’est dans un café qu’elle rencontre Ayoub, qui signifie « le revenu », « le repenti ». Il porte une chéchia (شاشية) sur la tête dont le texte n’en dit rien mais je ne vois que ça : Ayoub travaille dans une médina pour touristes : folklore pour blancs, magasin de souvenirs, et sourire.
Ayoub ne deviendra pas Pablo. Leur histoire commence sur fond de violence coloniale : « Notre amour ressemble à la Palestine »…
Marina Otero documente tout : son amour pour Ayoub et ses discussions avec un directeur de théâtre allemand à qui elle affirme son engagement à utiliser le terme « génocide » à propos de Gaza.
Sur le plateau elle danse, fait le grand écart, fait de la boxe…

© Andres Carnalla
Marina Otero comprend que leur amour « n’est pas possible dans un monde impossible ». Tandis que le visa d’Ayoub était prêt et qu’il se préparait à partir pour Madrid, Marina Otero le quitte.
Contre-champ
La seconde partie de la pièce donne la parole à Ayoub, du moins fictivement. Ecrit par Marina Otero et dit par Ibrahim Ibnou Goush, l’énonciation nous situe quinze ans plus tard. Ayoub aura tout fait pour s’intégrer à la vie de Marina : art, activisme, mais aura le sentiment d’avoir perdu son identité. « Tu as connu plein d’hommes, et j’étais vierge avant de te connaître, je voudrais connaître une autre femme », « je voulais une vie plus facile, gagner de l’argent, pas intégrer le milieu de l’art », « tu m’as demandé d’arrêter de mettre des casquettes et de porter du parfum », « je veux quitter l’Espagne, quitter l’Europe, rentrer à Tanger ».
Certes, Ayoub n’est pas là pour témoigner de cette histoire… Nous ferons donc comme si ce sentiment, entre blessure et colère, était en germe dans leur relation. Nous nous dirons alors : « Que dois-je en conclure ? Qu’elle a eu raison de le quitter comme on le sauve ? »
Visiblement, il fallait faire espérer Ayoub jusqu’au bout pour prouver que le racisme existe et que le monde est impossible : l’art exige parfois quelques sacrifices…
Je me dis que la phrase « le monde est impossible » revient à déplacer le curseur de la responsabilité en dehors de soi…
Sur l’écran du fond, les images défilent – souvenirs, baisers, corps dénudés – comme autant de preuves attestant de leur histoire effective. Ayoub existe dans la vraie vie.
Il me manque néanmoins quelques documents : l’ « autorisation de diffusion et d’exploitation de l’image » ou la « cession du droit à l’image » qu’Ayoub aurait signée. Il manque son témoignage sur le sentiment qu’il a éprouvé à l’attente du visa, et à son annulation au dernier moment. Il manque également, pour compléter l’exigence documentaire, le tableau du budget qui lui alloue une ligne spécifique sur la partie « auteur ».
Marie Reverdy

Théâtre d’O – Salle Paul Puaux, 178 Rue de la Carriérasse 34090 Montpellier. Durée : 70 minutes. À partir de 16 ans. Spectacle en espagnol et en darija, surtitré en français
Avec : Ibrahim Ibnou Goush et Marina Otero
Écriture et mise en scène : Marina Otero
Caméra : Florencia de Mugica
Coordination technique et technicien en tournée : Celso Hernando
Son et vidéo en tournée : Ivan Ferrer Orozco
Création lumière : Facundo David
Création sonore : Antonio Navarro
Montage vidéo : Daniela García
Supervision des textes : María Velasco
Collaboration : Javier Montero
Traduction en darija : Farah Hamdaoui Kadaoui
Arrangements musicaux : Juan Pablo de Mendonça
Photographie : Andrés Manrique, Andrés Carnalla et Analu Zapata
Tailleur : Guadalupe Blanco Galé
Administration de production : Mariano de Mendonça
Diffusion : OTTO Productions / Nicolas Roux
Remerciements : Nuria Güell, Adrián Carrasco, Andrés Manrique, Somaya Taoufiki, Martín Flores Cárdenas.
© Andres Carnalla
En savoir plus sur
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
