Le Printemps des Comédiens accueille Femminicity, projet européen sur la question du patriarcat et du féminisme. Des projets mêlant étudiant.e.s, amateurices et professionnels venu.e.s de Slovénie, Serbie, France, Pologne, Roumanie. Chaque forme dure une heure, suivie d’une rencontre ou d’un débat.

© Žiga Auer & Luka Hernet
Broken Rib // Côte brisée
À la croisée de la « cité des femmes » et du « féminicide », la pièce Broken Rib (Côte Brisée) du Collectif Drz Ne Daj (Novi Sad, Serbie), évoque la naissance biblique de la femme modelée par Dieu à partir de la côte d’Adam, transite par la figure de la sorcière, et se termine par la violence, les viols, la silenciation, la culpabilisation, les bleus, les hématomes, et la côte qui se brise sous les coups.
La pièce commence par une chanson à la mélodie légère, évoquant l’amour inconditionnel, le mal d’amour, l’amour fou, mourir d’aimer : « si tu m’aimes, fais-moi mal », je suis toute à toi, « blesse-moi mais ne me quitte pas »… Comme une chanson d’été qui rentre dans la tête avec un vieux relent de romantisme cheap, un brin de nostalgie et une pointe d’ironie. La pièce raconte l’apprentissage culturel insidieux de l’ordre patriarcal. On ne peut s’empêcher de penser à George Orwell qui décrit, dans 1984, ces chansons qui inondent les ondes et narcosent les esprits.
Sur le plateau, 6 femmes et un homme dansent, insouciant.e.s, aussi léger.e.s que cet air. Du chant aux rires, toutes les blagues misogynes imaginables sont racontées au public. Et nous, en connaissons-nous ? Un micro circule dans la salle. Oui, nous sommes toutes et tous habité.e.s par ces mots, par ces phrases, par le rire gras des uns et le rire gêné des autres. Derrière l’humour nous intériorisons, l’air de rien, le mépris. Dans Les Origines du Totalitarisme, Hannah Arendt analyse les processus progressifs par lesquels des groupes sont rendus socialement étrangers. Elle évoque cet humour capable de devenir haine à la première crise venue, car « le rire, disait Bergson, est toujours le rire d’un groupe. […] Toujours un peu humiliant pour celui qui en est l’objet, le rire est véritablement une espèce de brimade sociale. ». Elles seront nombreuses, ensuite, à évoquer la banalisation du sexisme par l’humour misogyne : Sara Ahmed, Judith Butler, bell hooks, Silvia Federici, Elsa Dorlin ou plus particulièrement Kate Manne qui montre la continuité entre plaisanterie, remarque, humiliation, sanction sociale, et violence.
Le rire est un point de départ qui va de la marge à l’exclusion, de l’exclusion au déni de légitimité, du déni de légitimité au déni d’existence et du déni d’existence au droit que l’on se donne de disposer de l’autre, de son corps et de sa vie.
Une blague sort du lot : elle a une structure similaire à toutes les autres mais elle inverse les rôles entre hommes et femmes. Le rire s’effondre alors et laisse apparaître l’asymétrie des rapports de genre. On convoque les sorcières, on témoigne des violences, on partage les chiffres des féminicides.
Broken Rib se termine par une invitation à l’échange avant que ne débute la seconde partie de soirée avec la pièce DRIFT (Drive Real International Feminist Transition), par l’Université Paul Valéry – Montpellier, France.
DRIFT – Drive Real International Feminist Transition
La pièce se séquence en étapes, jouant chacune de l’esthétique de la liste : celle des citations issues de la pensée féministe – Sara Ahmed, Nancy Fraser, Judith Butler, bell hooks, Monique Wittig, Elsa Dorlin – celles des « chefs d’exculpation » des violeurs jugés par le tribunal d’Istanbul, celle des blagues qui retournent le stigmate et fondent la conscience de la condition féminine, l’aboiement des chiennes, le nom des animaux qui échappent à la binarité.
Les paroles qui témoignent et se révoltent parcourent la pièce comme un crépitements. « Les hommes ont compris avant moi que j’étais une femme ». Le mur en fond de scène sert de support à l’écriture : paperboard qui accompagne les mots qui se cherchent et les mots qui s’affirment, murs des villes qui accueillent le geste politique du tag. Au centre du plateau, la table est celle de la réunion, de la conférence, du repas ou de l’accouchement. « Nous ne passerons plus sous la table en ouvrant la bouche pour manger vos miettes ou sucer vos bites, à partir de maintenant, nous ouvrirons la bouche pour parler ou pour mordre ».
Cette table centrale devient tribune, safe space, où la parole du public est conviée. Les un.e.s après les autres, les spectateurices descendent sur le plateau, s’assoient à la table, à une, deux, trois ou quatre personnes, jamais plus, et parlent. Le point de départ est la question suivante : « les féministes doivent-elles s’engager en politique ? » – Oui, bien sûr… mais la question est mal posée, car les féministes sont déjà là. – Que signifie, alors, cette question ? – Qu’elles sont invisibilisées. On continue d’interroger la question : la question est mal posée car le féminisme est, en soi, pleinement politique et ne peut être que politique. Pourquoi faire comme si un sujet social n’était pas, à ce titre, politique de pied en cap ? Est-il juste de cantonner le champ politique aux métiers de la politique ? Au jeu des élections ? Un homme descend : « les femmes aussi peuvent être misogynes »… Calme, respiration, une spectatrice descend : la phrase est mal formulée, elle est clivante, autant que la question est mal posée. En effet, il y a à l’intérieur du mot « féminisme », le mot « femme » : on pourrait abolir le genre. Les femmes le font d’ailleurs : déconstruire l’identité féminine. Et vous, monsieur, si vous n’étiez pas un homme, que seriez-vous ? On attendait l’humain, mais iel n’est pas venu.e. Le temps s’écoule, la fin approche, la règle du jeu avait été très claire : il y aura une fin mais il n’y aura pas de conclusion. Pourtant, tout commence à s’emballer un peu comme pour dire le dernier mot, quand bien même nous nous défendrions d’en faire une conclusion.
Je respecte la règle du jeu — finir en échappant à toute forme de conclusion – je me lève et quitte la salle 2 minutes avant la fin.
Marie Reverdy
Mardi 2 juin – 19H et 21H – Théâtre d’O – Salle Paul Puaux, 178 Rue de la Carriérasse 34090 Montpellier. Durée 1h – Débat : 30 minutes. Spectacle surtitré, en anglais et en français
Broken Rib // Côte brisée
Avec : Ana Mitrevski, Biljana Kovač, Danica Bošnjak, Dragica Letić, Dubravka Cimeša, Jasmina Mihnjak, Jelena Basarić, Katarina Tričković, Maja Milovanović, Marica Krsto, Marija Bogojević, Milena Lazarević, Milica Tornjanski, Nataša Todorović, Nikolina Tarajić, Snežana Alargić, Snežana Medurić, Sofija Zakić, Svetlana Vezmar, Tamara Bogojević, Vanja Stepanović, Slađana Pantović, Anđela Andrijević et Zoran Ivković.
Mise en scène : Jaka Andrej Vojevec
Pédagogue dramatique : Sonja Leštar
Dramaturgie : Nađa Mišković
Montage audio : Marjan Babić
Identité visuelle : Đorđe Marković
Coordination artistique : Bojan Milosavljević
Production : Sonja Leštar, Nađa Milkov, Amelija Stakić et Marija Đurđević – Collectif Drz Ne Daj / Novi Sad, Serbie
Financé par l’Union Européenne
DRIFT – Drive Real International Feminist Transition
Avec : Lal Atakay, Elizabeth Burbidge, Carla Clavreul, Jean-Chrysostome Gaury, Maëlys Gauteul, Hassan Gourniz, Ash Jonnet, Milane Lagrange, Lucie Le Bourg, Marie Payan, Sarah Raynal, Karine Saleh et Luce Soyer
Direction artistique et dramaturgie : Bojan Milosavljevic, Jenny Lauro Mariani et Iwona Konecka
Production : Université Paul-Valéry Montpellier 3 / Montpellier, France
Financé par l’Union Européenne
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