La Guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch par Julie Deliquet au Printemps des Comédiens

SpinticA, La Guerre n’a pas un visage de femme - Svetlana Alexievitch / Julie Deliquet © Christophe Raynaud de Lage

A partir des témoignages de femmes soviétiques ayant fait la Seconde Guerre mondiale, que Svetlana Alexievitch (Prix Nobel de littérature 2015) a récoltés individuellement, Julie Deliquet propose une forme théâtrale dialoguée, qui met en jeu une situation fictive, celle où les témoins seraient réunies dans la même pièce, et prendraient la parole côte à côte, complétant leur récit, se répondant l’une l’autre, dans une discussion aux allures chorales. Neuf femmes sur le plateau témoignent de leur expérience de femmes engagées dans l’Armée rouge lors de la Seconde Guerre mondiale. Brancardières, infirmières, pilotes, tireuses d’élite…

La Guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch / Julie Deliquet © Christophe Raynaud de Lage

Ce devait être un Comment Dire..? en collaboration avec les étudiant.e.s en CPES du Conservatoire de Montpellier – Cité des Arts. Nous avions prévu un temps d’échange et de discussion, nous avions prévu un podcast, certain.e.s d’entre nous avaient prévu de voir, dans la foulée, un autre spectacle de la programmation du festival, mais rien de tout cela n’a eu lieu. L’enregistreur est resté éteint à la fin de la pièce, les bouches sont restées closes un petit moment, certains regards se sont embués de larmes et nous avons applaudis à tout rompre. Puis nous sommes sortis du théâtre Jean-Claude Carrière et avons déversé nos corps dans le parc du domaine d’O. Quelques phrases, à peine, nous échappaient, “c’était fort”, “c’était d’une rare intelligence”… Nous avions besoin de faire un peu silence, de laisser se déposer en nous ce que nous avions entendu, “parler maintenant serait presque impudique”, dira l’un des étudiants. Mais nous savions que nous venions de rencontrer un geste nécessaire.

Avant d’aller boire un verre, nous sommes allé.e.s à la librairie et avons acheté le texte de Svetlana Alexievitch, La Guerre n’a pas un visage de femme – non pas que la guerre ne soit faite par aucune femme, mais que toutes les femmes qui ont combattu aient été effacées de la mémoire des guerres : des souffrances comme des victoires.

La Guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch / Julie Deliquet © Christophe Raynaud de Lage

Basée sur un récit documentaire dans lequel Svetlana Alexievitch relate les rencontres qu’elle a eu avec les femmes qui ont combattu dans l’Armé rouge lors de la Seconde Guerre mondiale, la pièce construit un échange où s’entremêlent la parole de l’autrice, les questions qui ont animé sa recherche, et les nombreux témoignages qu’elle a récoltés.

Le texte, et la pièce, commencent par cet aveu de l’autrice : “J’écris un livre sur la guerre… Moi qui n’ai jamais aimé les livres sur la guerre”. Dans les paroles qu’elle va récolter, patiemment, aucun détail n’est anodin, rien ne passe au second plan, rien ne se range ou ne se classifie selon un quelconque ordre d’importance ou une hiérarchie des critères de pertinence.

L’angle mort de l’Histoire

Dans la salle, la lumière est longtemps restée allumée, et les comédiennes, face public, avaient entamé leur texte en notre direction, comme pour nous rappeler que “ceci est une fiction”, certes, puisque les paroles prononcées n’appartiennent pas aux comédiennes qui les prononcent, mais, aussi, que ces mots relèvent du témoignage et qu’à ce titre, ils appartiennent intiment au réel, nous rendant à notre tour, témoin de cette expérience de parole. Assise dans l’image en posture d’écoute, le personnage de Svetlana Alexievitch ponctuent la pièce par les questions qui la taraudent, accompagnant le mouvement des questions qui germaient, au même moment, dans nos esprits de spectateurices. Nous avons rencontré ces femmes, et nous avons rencontré leur guerre.

Quelques chiffres donnés par l’autrice, au début de la pièce, ponctuent l’étonnement que nous partageons avec les femmes qui témoignent : les premières traces de femmes guerrières remontent à l’antiquité. Dans la culture occidentale, on en répertorie, dès le IVème siècle avant J.-C., dans les rangs des armées grecques de Sparte ou d’Athènes. Il y a eu presque 1 million de femmes engagées dans l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi une telle invisibilisation des femmes alors qu’elles ont fait, en s’engageant, un véritable sacrifice ? Certaines ont laissé leurs enfants à leur mère, à leur sœur, à leur belle-sœur, pour pouvoir se battre sur le front. Aujourd’hui, elles sont retournées dans leur ville ou leur village, dans leur foyer, elles exercent ou non un métier, et s’étonnent parfois, dans leur témoignage, de ce qu’elles ont vécu : “on dirait que ce n’est pas ma vie, que ce n’est pas moi”.

La Guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch / Julie Deliquet © Christophe Raynaud de Lage

Assises en ligne à l’avant-scène, face au public, les premiers témoignages se font presque timidement. La parole se cherche un peu : elle cherche l’éthos du témoin, le mot juste, la tournure adéquate, avant de se mettre, au fur et à mesure cette quête, à rebondir sur celle des autres, à exister en co-existant. Ces femmes se sont tu pendant si longtemps que la parole semble chercher non pas un souvenir enfoui, car la guerre est toujours là, mais le mot pour la décrire, et avec elle le sentiment, niché quelque part, qui permettrait d’en traduire l’expérience. “Comment faire comprendre ça ?” ponctue à plusieurs reprises plusieurs récits. La salle est éclairée, on pourrait presque croire que ce sont les services qui sont allumés au plateau : il n’y a pas de spectacle.

Le début de la guerre et de la parole

Tout commence comme un mouvement, un corps qui se dresse : le premier nazi vu sur nos terres, le premier bombardement, ou la première annonce entendue. La guerre ne s’est pas invitée de la même façon dans la vie de chacune de ces femmes, mais toutes ont senti un appel, une évidence, à moins que la propagande ait un peu guidé les choix : premier débat. Leur regard nous quitte, elles commencent à se tourner les unes vers les autres. La ligne dramaturgique de l’adresse, allant du public vers le dialogue, procède par “dés-isolement” progressif des femmes vétéranes, tandis que la parenté de leur témoignage souligne la souffrance commune qu’elles ont vécue, l’injustice commune qu’elles ont subie, nous autorisant à parler d’une condition spécifique de la femme vétérane.

La parole se déploie dans une scénographie qui relèverait du croquis, ou de l’ébauche, avec sa zone centrale parfaitement réaliste. La taille en biseau des panneaux qui séparent les pièces, le vide qui entoure la maison comme le blanc d’une page, comme une ébauche de tableau présenté sans cadre, confère à l’image un statut qui relève plus de la convocation que de la représentation.

Les mots se mettent à rebondir, les uns sur les autres. Le dialogue s’intensifie, entre elles. Les auto-censures tombent. Dès lors, les paroles se chevauchent, un peu, dans un besoin pressant de dire, mais sans jamais briser l’écoute que chaque femme se porte entre elles. La salle plonge progressivement dans le noir tandis que les femmes s’enfoncent lentement dans la pièce centrale de cet appartement communautaire dans lequel elles cohabitent, en tant que vétéranes. Leurs désaccords ne forment pas de conflits, leur accord ne fait pas consensus, mais le mouvement de leur débat fait entendre le chemin de la parole, dans le corps, et le mot qui n’est jamais à la hauteur. Car à ces témoignages de papier, réels, documentaires, Svetlana Alexievitch écrit qu’il manque la voix, le corps, le tremblement, le sanglot, le chuchotement et surtout le cri. Avec ses choix dramaturgiques et de mise en scène, Julie Deliquet prête chair à ces mots. Retrouver le chemin de la parole incarnée c’est, pour nous, en mesurer les effets. Il y a le contenu, bien sûr, mais il y a l’épaisseur du temps que l’on mesure, passé à être condamnées au silence ; l’épaisseur du temps qui sédimente le mot, et la chose ; l’épaisseur du temps qui érode le sentiment sous son poids. Et c’est le tremblement, sismique, de l’acte de parole en train d’émerger, qui fait profondeur de sens, corps, émotion, événement théâtral.

La Guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch / Julie Deliquet © Christophe Raynaud de Lage

Assise dans la salle, je me dis “il n’y a que le théâtre qui pourra encore donner aux témoignages la force de la présence lorsque les témoins seront toutes mortes. Il n’y a qu’au théâtre que la convocation a la double puissance du réel convoqué, et de l’acte même de convocation.” La parole qui se déploie devant nous, pendant 2h30, n’est pas représentation mais re-création de l’expérience de la guerre : le cycle menstruel et son idéologie de honte, la violences des hommes, le regard des femmes, la haine des nazis, la torture, la solidarité, la première fois que l’on tue, l’acte d’amputation, les engelures, les chaussures trop grandes faites à la pointure des hommes, la couleur blanche de la chair humaine fraichement tranchée, les habits trop lourds, les cheveux coupés. “Ce qu’il faut que tu saches, c’est que le corps des femmes est un enjeu de guerre, c’est elles, que l’on photographie, nues, après la torture, pas eux”

Le retour au silence

Au détour des témoignages, une chanson faite d’amour, de désir et de nuit affleure : как я люблю, как я хочу, ночью. On évoque la poésie, la musique, et on tourne autour du pot de la nécessité anthropologique de l’art qui maintient encore dans le monde humain. Néanmoins, force est de constater qu’aucune prouesse littéraire ne peut avoir la force et le poids du témoignage. On parle d’art, de sang, de blessures, de mort. Le mot est la trace d’une violence qui a réellement eu lieu. On parle aussi de honte, de se trouver laide, et du sang des règles qui coulent le long des cuisses en plein champ de bataille. Ne pas mourir, et se demander dans quel état on va rentrer.

Et puis il arrive, le retour à la vie civile, le retour à la paix, avec cette évidence qui l’accompagne : un homme amputé, héros de guerre, trouvera toujours une épouse-infirmière pour s’occuper de lui, mais le contraire, on le sait, n’est pas vrai… “Qui voudrait d’une femme comme nous ?”. Alors il y a la solitude, sociale, et il y a l’union soviétique de Staline. “On savait que la fin de la guerre marquait le début d’un nouveau combat. On avait autant peur de la mort que de la vie”.

Il y a les hommes pendant la guerre et les hommes après la guerre, “ceux qui nous appelaient “ma sœur” lorsqu’on était au front, et qui nous ont laissé nous faire insulter une fois la guerre terminée”, car une femme soldat, c’est une image sexuée de cabaret militaire, c’est le soupçon sexué qui accompagne toujours la présence de femmes dans les milieux d’hommes. L’horreur de la guerre, qu’on prête aux vétérans d’avoir vécue, devient soupçon de luxure et de fornication, qui se portent sur les femmes soldates. Le retour marque alors la double peine : “les femmes nous insultaient : qu’avais-tu besoin d’aller au front ? c’était pour coucher avec des soldats ? pour coucher avec nos maris ? Tu as abandonné ton enfant, tu es une mauvaise mère, une mauvaise femme”. L’accueil des soldates n’a pas été celui que l’on réserve normalement aux héros, comme si le mot “héros” n’avait pas d’équivalent féminin. “Nous avions vécu la guerre et il fallait que nous entendions ça ?” Elles avaient quitté le monde des femmes pour un monde d’hommes qui ne leur laisserait aucune place, et leur visage, leur nom a naturellement été gommé de nos images socialement construites de ce qu’est la guerre, car la guerre n’a pas un visage de femme.

La Guerre n’a pas un visage de femme – Svetlana Alexievitch / Julie Deliquet © Christophe Raynaud de Lage

A la fin de la pièce, lors de notre arrivée près du bar, la comédienne Évelyne Didi venait de quitter la scène et buvait un verre devant nous. Elle s’est retournée et s’est adressée aux étudiant.e.s “vous êtes en prépa ? J’adore échanger avec les prépa, car ielles me rappellent ce premier mouvement qui m’a conduit à faire du théâtre”. Aucune question posée sur le travail de la pièce n’a obtenu de réponse technique, Évelyne Didi a toujours répondu à l’endroit de la nécessité : le geste nécessaire, le souffle nécessaire, la parole nécessaire, l’écoute nécessaire et la nécessité du théâtre. “Pièce nécessaire – ont répondu les étudiant.e.s – et qui nous conforte dans le choix que nous avons fait, pourtant difficile, de faire du théâtre.”

Toutes les pendules se sont remises à l’heure lors de ce rendez-vous au Printemps des Comédien.ne.s : l’horreur de la guerre apparaît par le témoignage des femmes malheureusement neuf : première pendule. Car leur témoignage échappe à l’usure des récits ressassés en mythologies de victoires viriles. La guerre des femmes, par l’inhabitude de nos oreilles à l’entendre, fait réentendre la guerre tout court… deuxième pendule. La guerre comme état quasi-naturel du monde dominé par l’idéologie viriliste : troisième pendule. L’invisibilisation des femmes : quatrième pendule. La souffrance des femmes : cinquième pendule. Et la puissance du théâtre : sixième pendule.

Alors, avec les CPES du Conservatoire de Montpellier – Cité des Arts, on n’a pas fait de podcast, mais on a partagé ce moment de théâtre ensemble, on a partagé le silence qui s’en est suivi, on a partagé un verre, et on a partagé quelques discussions, quelques émotions, et ces quelques lignes sont pour elles et eux.

Marie Reverdy

Du 30 mai au 1er juin au Théâtre Jean-Claude Carrière

Avec : Julie André, Astrid Bayiha, Évelyne Didi, Marina Keltchewsky, Odja Llorca, Marie Payen, Amandine Pudlo, Agnès Ramy, Blanche Ripoche, Hélène Viviès / Traduction : Galia Ackerman, Paul Lequesne / Version scénique : Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos / Collaboration artistique : Pascale Fournier, Annabelle Simon / Scénographie : Julie Deliquet, Zoé Pautet / Lumière : Vyara Stefanova / Costumes : Julie Scobeltzine / Régie générale : Pascal Gallepe / Coiffures et perruques : Jean-Sébastien Merle / Assistanat aux costumes : Annamaria Di Mambro / Réalisation des costumes : Marion Duvinage / Construction du décor : Atelier du Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis / Régie plateau : Bertrand Sombsthay / Régie lumière : Sharron Printz / Régie son : Vincent Langlais / Accessoiriste : Élise Vasseur / Habillage : Nelly Geyres

La guerre n’a pas un visage de femme est publié aux éditions J’ai lu.

Production : Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis. / Coproduction : Cité européenne du théâtre – Domaine d’O, Montpellier ; Comédie – CDN de Reims ; Nouveau Théâtre de Besançon – CDN ; La Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France ; Comédie – CDN de Reims ; Théâtre National de Nice – CDN ; L’Archipel – scène nationale de Perpignan ; Équinoxe – scène nationale de Châteauroux ; Les Célestins, Théâtre de Lyon ; La Rose des Vents – scène nationale Lille Métropole-Villeneuve d’Ascq ; l’EMC91 – Saint-Michel-sur-Orge ; Le Cercle des partenaires du TGP. / Avec le soutien du dispositif d’insertion professionnelle de l’ENSATT.

Remerciements à Anne Astolfe, Sophie Benech, Tatiana Heigeas, Ganna Nikitina, Éric Ruf et la Comédie-Française, Cécile Vaissié, les ambassadrices, les ambassadeurs du lycée Paul Éluard de Saint-Denis et leurs professeurs.

La scénographie de ce spectacle s’inscrit dans une démarche d’écoconception (réemploi, recyclage, utilisation d’éléments de faible empreinte écologique).

© Christophe Raynaud de Lage


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Un avis sur « La Guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch par Julie Deliquet au Printemps des Comédiens »

  1.  » Comment dire …? «

    le dire comme çà, simplement comme çà, juste comme cela. Ton texte envisage, dévisage, engage intensément. Intens’aimant. Prendre ce temps-là, à pleins yeux. Il vaut qu’on tende ainsi le regard et le front vers tes lignes.

    Que dire aussi… de son écho, de ses résonances, de ses re-re-vrai-ssemblances…. avec ces mots que j’ai captés sur MédiaPart ( ci-dessous) :

    Sur MédiaPart, le 31 mai 2025 :

    Sur MédiaPart, le 19 mai 2025 :

    « Ma mort m’a traversée, la balle du tireur m’a traversée et je suis devenue un ange. Aux yeux d’une ville immense plus vaste que mes rêves, plus vaste que cette ville, je suis devenue une poète sainte aux yeux d’une forêt, me faisant ermite et prenant un cyprès pour offrande. »

    Fatma Hassona, journaliste, Tuée le 16 avril 2025 à Gaza

    Merci à toi, Marie, pour ce pertinent : Comment dire …? bizz.

    DiT

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