Ce samedi 7 octobre à 19h au studio Bagouet / ICI-CCN Montpellier, Meg Stuart et Mark Tompkins ont proposé ONE SHOT, une performance improvisée qu’ielles ont créée en 2019 à l’issue d’un stage à Burdag/Pologne. La performance, co accueillie avec Arts Fabrik dans le cadre du festival Arts Trans Fabrik, a été suivie d’une discussion animée et traduite en français par Alix de Morant à l’issue de laquelle il sera possible de se procurer un exemplaire de leur ouvrage éponyme : ONE SHOT, dialogues sur la composition en temps réel, publié en 2022 aux éditions l’œil d’or.
L’improvisation… ou l’art du kairos, de l’instant d’inflexion.
Le programme du CCN indique que ONE SHOT est un “show & tell”, ça montre et ça dit l’improvisation : une impro / une discussion. Mais c’est aussi, et surtout, montrer et dire l’improvisation au moyen de l’improvisation. C’est la raison pour laquelle, personnellement, je préfère le préfixe grec “méta”… Une méta-improvisation… Alors, bien sûr, dans la salle, on est à l’entre deux entre le spectacle et la conférence. Notre œil de spectateurice questionne… Comment se fait-il qu’il n’y ait aucune chute de tension même dans le “rien” ? Comment se fait-il que malgré les diverses actions, la proposition reste fortement unifiée et échappe au séquençage ? On voit se déployer un relief sans hiatus, une seule et même ligne pour épouser l’ensemble du paysage. On commence à comprendre quelques principes qui parcourent le plateau : ne pas courir après le temps, ni chercher à le remplir, mais le composer. Ne pas avoir peur du vide ou de l’errance. Ne pas chercher un résultat mais investir le processus. Savoir que le rien, l’immobilité, le silence et l’obscurité sont des actes pleins et entiers. Et de là, non pas savoir-faire, mais faire sans savoir. Apprendre à nouveau l’effet que cela fait. Déjouer l’attente déposée dans les corps.

L’improvisation est un art de l’exigence. Meg Stuart le rappellera plusieurs fois, lors de la discussion qui a suivi la performance : “l’improvisation, ce n’est pas faire n’importe quoi”. L’improvisation, c’est d’abord une qualité d’écoute, de soi, de l’autre et du plateau dans son ensemble. Un art de l’équilibre. C’est aussi une écoute de la salle sans chercher à la brosser dans le sens du poil – sans quoi on cabotine – et sans la prendre à rebrousse poil – sans quoi l’adresse s’effondre.
La corde politique
Mark, Meg et Maxime performent. Maxime Dupuis est violoncelliste et a participé aux laboratoires d’Arbecey. C’est là qu’il a rencontré Mark et Meg. Pour Maxime, l’improvisation est un outil esthétique et politique : “Il s’agit de créer des pièces qui ne peuvent pas être imaginées sans les autres. […] La composition en temps réel prouve qu’un groupe d’individus peut fonctionner sans leader et sans règles préétablies.”
Au bord de ce plateau-salon jonché de deux fauteuils, d’un piano, d’une plante verte, d’une livre et d’une tablette de chocolat 70% de cacao, une ligne de mots tombe sur la lisière : rampe conceptuelle qui éclaire le plateau des termes “fear/peur”, “doubt/doute”, “real/réel”, “abri/shelter”, “immanence”… “Rappelle-moi ce que veut dire Immanence ? “demandera Meg Stuart, “tu fais à partir de ce qui est là”, répondra Mark Tompkins, “à partir de ce qui est, pas à partir de ce que tu voudrais qui soit”. Ces mots-matrices abandonnent à notre esprit leur dénotation pour habiter le plateau de leur seule connotation. Une sensation d’abri, une acceptation de la peur, le moteur du doute, la conscience du réel… et l’immanence… “Est-ce que les improvisteurices sont des maniaques du contrôle ?” interroge Meg, “plus on improvise, plus on sait. Ce n’est pas qu’on est des maniaques du contrôle, répond Mark, mais plus on improvise, plus on sait. Et le plus difficile est de ne pas faire tout ce que l’on sait.” Apprendre à lâcher.
Le corps du témoin
Et puis il y a Nina. Elle est sur le plateau mais pas sur la feuille de salle, une spectatrice le fait d’ailleurs remarquer lors de la discussion : “Nina a son projet à elle, qui est de faire une vidéo sur l’improvisation et la composition en temps réel. Elle nous a demandé si elle pouvait venir sur le plateau et nous avons naturellement répondu oui”, expliquera Mark Tompkins. La présence de Nina est discrète, mais soutenue. Elle rappelle celle de Gilles Toutevoix, présent sur le plateau lors des premières performances dans la forêt autour du village d’Arbecey, en Haute-Saône/Franche-Comté lors de la réalisation du film-fiction ANIMAL. Les mouvements de Nina sont dictés par le cadre qui lui colle à la rétine : Nina-Cyborg à l’œil augmenté d’une caméra ouvre une nouvelle perspective, elle est comme la présence du chœur antique, elle est l’œil intérieur qui considère l’ensemble. Elle a un air de famille avec le mot immanence, et elle a la forme du “témoin”. Normalement, dans la bouche de Mark Tompkins, le témoin est un concept et non une personne : “Les gens confondent Regarder, qui est une action visuelle, avec être témoin, qui est un acte de présence”, explique-t-il. Et dans le cadre de la composition en temps réel, cette fonction peut être tenue par soi-même : “tu es ton propre témoin. Tu performes et tu es ton témoin”. Le témoin ne fait pas face à l’image, il est dans l’image. “J’ai l’impression que les improvisateurices doivent prouver qu’ielles sont courageux.ses, je ne sais pas pourquoi. Envers ielles-mêmes, envers les autres…” fait remarquer Meg. “Mais pas envers le témoin”, pourrait rétorquer Mark, “car le témoin ne juge pas, il prend acte.” En effet, le témoin n’est pas le juge, il n’a donc besoin d’aucune preuve. Dès lors quelque chose change en nous, nous troquons notre place de public pour devenir, à notre tour, témoin.
L’improvisation se termine. Deux jours plus tard, je referme le livre sur sa dernière page. “Nous espérons que notre recherche puisse avoir un impact notable sur les concepts de composition chorégraphique et théâtrale. En interpellant l’espace et le temps, la présence, le jeu, et la notion vitale de choix. ONE SHOT s’adresse aux danseurs, chorégraphes, enseignants, chercheurs, historiens et à tous ceux qui sont curieux de la composition en temps réel et des questions qu’elle soulève sur l’instant, la survie et la vie.”
Marie Reverdy
Performance : Meg Stuart, Mark Tompkins | Musique : Maxime Depuis – co accueil ICI-CCN et Arts Fabrik dans le cadre du festival Arts Trans Fabrik
Soutiens : IDA Mark Tompkins & Damaged Goods Meg Stuart, DGCA Ministère de la Culture et de la Communication, DRAC Bourgogne-Franche-Comté, CN D Centre National de la Danse Pantin dans la cadre de l’aide à la Recherche et au Patrimoine en Danse, ImPulsTanz Vienna (Autriche), Studio Burdag & EXIN dance (Pologne), TICTAC Art Centre – Bruxelles (Belgique), danZálava – Vitoria (Espagne), eeg-cowles Foundation (Washington, États-Unis)
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