A ne pas rater – Nicolas Heredia | Compagnie La Vaste Entreprise

La Manufacture – Du 7 au 26 juillet 2022

Avec « A ne pas rater », Nicolas Heredia nous met face à l’expérience du temps : celui de l’attente et de sa potentielle désillusion ; celui qu’il faut tuer ; celui qui nous tuera ; celui, trop rapide, qu’il faut remplir à tout prix ; enfin celui, précieux, qu’il nous faut savourer. « A ne pas rater » nous invite à partager 1H de notre temps, 1h pendant laquelle il faudra bien trouver le moyen de considérer que ce temps n’aura pas été perdu.

Marie Reverdy SpinticA - Offccitanie. A ne pas rater, Nicolas Heredia - La Vaste Entreprise.
© La Vaste Entreprise
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OFFccitanie / Audio critique
Ambiance sonore issue des rues d’Avignon et du spectcacle A ne pas rater

La lumière de la salle reste allumée. Nicolas Heredia et Sophie Lequenne sont sur le plateau.

– Donc voilà, on a une heure devant nous.

– Voilà..! Une heure pendant laquelle nous allons être enfermés dans cette salle.

– Voilà..!

A ne pas rater repose, nous dit Nicolas Heredia, sur deux syndromes : le syndrome de FOMO et celui de FOBO.

FOMO

Le syndrome de FOMO (”Fear Of Missing Out” ou “la peur de rater un évènement”) se définit comme une peur sociale, celle d’être absent.e. L’absence pourrait bien, en effet, me faire socialement disparaître. Car je ne partage pas le moment que partagent les autres, ensemble ; car je ne pourrai pas partager la transformation de ce moment en souvenir ; car mon absence m’interdit de partager, à l’avenir, les discussions et “private jokes” liées à l’évènement que je viens de rater ; car je ne bénéficierai donc pas du lien renforcé par l’expérience d’un temps partagé. Bref, l’absence est exponentielle. Si je m’absente, j’appauvris donc dangereusement ma vie sociale. Je dois être là, car il y a des moments qu’il faut ne pas rater. Le syndrome de FOMO a toujours existé, c’est celui qui nous fait aller en soirée quand “hors de question qu’ils y soient tous sauf moi ! même si j’ai une flemme mémorable…”. Mais c’est surtout depuis les réseaux sociaux que ce syndrome fait parler de lui, car la structure cognitive qui le sous-tend, et qui fait de nous des Zoon Politikon comme disait Aristote, devient une prison dès que notre pouce touche un écran quelconque. Le syndrome de FOMO se traduit alors par le besoin d’être constamment connecté.e, par le besoin de suivre absolument toutes les publications, “au cas où”, même si on ne sait pas très bien, finalement, “au cas où quoi”… Cette peur de manquer un évènement social important, qui participe à notre inclusion à la vie sociale, induit la peur de faire le mauvais choix. Et bien voilà, nous sommes là pendant une heure… Espérons que nous avons fait le bon choix.

– Pendant que vous assistez à ce spectacle A ne pas rater, vous ratez, de fait, tout un tas d’autres choses. C’est le choix que vous avez fait.
– Voilà. De vous couper du monde.
– D’être ici.
– Au détriment du reste. Mais bon, parce que vous aimez bien ça venir au spectacle. Et pourquoi pas.
– Oui, pourquoi pas. Mais alors pourquoi ce spectacle plutôt qu’un autre ? Parce qu’en étant ici, du coup, vous ratez tous les autres spectacles qui se jouent ailleurs au même moment.
– Et oui..!
– Et ben oui..!

Et j’ai compté, cela m’a pris une demi heure pour compter : choisir de voir A ne pas rater, c’est rater pas moins de 454 spectacles proposés par le OFF d’Avignon.

C’est ici et plus tard, ou maintenant et ailleurs ! (Quel stress !)

Maintenant que nous sommes là, sommes-nous sûr de vouloir rester ? Evidemment, plus nous restons, et plus nous ratons ce qui se passe ailleurs. “C’est important d’en avoir conscience !” nous rappellent, sur le plateau, Nicolas Heredia et Sophie Lequenne. Mais d’un autre côté, ce serait quand même dommage de partir et de rater ce qui pourrait se passer ici, un peu plus tard… Quelque évènement spectaculaire qui pourrait, sait-on jamais, être THE évènement.

Nous attendons donc, “au cas où”… Sous quelques allures beckettiennes, nous ne savons pas si notre attente sera satisfaite ou déçue, nous ne savons même pas ce que nous attendons, ni même si ce que nous attendons existe ou non. Nous attendons, “au cas où”, et sentons bien que l’attente est une moindre action

Choisir de rester, “au cas où”, comme choisir de décoller ses yeux de cette application filmant, au Kenya, un point d’eau auprès duquel certains animaux viennent s’abreuver, c’est prendre le risque que l’évènement attendu se produise non pas ailleurs, mais ici et plus tard. Car oui, nous rappelle Nicolas Heredia et Sophie Lequenne, nous devons prendre la mesure de ce que nous risquons de rater si nous quittons l’application : l’éléphanteau jouant dans l’eau avec sa maman, ou le puma dévorant l’antilope… De la même manière, nous devons prendre la mesure de ce que nous pourrions rater si nous quittions la salle.

Si nous partons, nous risquons de rater quelque chose, si nous restons, c’est sûr, nous ratons quelque chose… Sur les écrans suspendus, nous avons des nouvelles du monde et, surtout, des évènements que nous sommes en train de rater : un coucher de soleil à l’autre coin du globe ou une “ambiance très festive à la discothèque Zeus Garden de Tokyo”. Nous ratons des évènements qui se produisent ailleurs pour pouvoir être ici, mais même là, sur ce plateau, nous ratons ce qui se passe à cours dès que nous regardons à jardin et inversement… Sur les écrans, les textes défilent, et ce qui n’est pas lu est irrémédiablement perdu : “Si vous n’aviez pas lu ce panneau-là, vous auriez pu lire ce qu’il y avait écrit sur le panneau d’à côté” fait défiler l’un d’eux. Le temps passe irrémédiablement, et c’est pour ça qu’il est compté. Gaël Rigaud et Marie Robert grimpent à l’échelle, à tour de rôle, pour augmenter la barre de temps du spectacle : le temps déjà passé et le temps qu’il nous reste. Pressons le pas afin de ne pas en perdre une miette !Tout s’accélère, le débit des interprètes et les catastrophes en chaînes.

FOBO / FODA

Voilà..! Pour avoir choisi de rester, nous en avons raté des choses ! Et finalement, nous n’avons pas gagné grand chose : quelques paillettes tombant des cintres, un lâché de ballons, un pétard mouillé, un mini feu d’artifice et une petite pluie de confettis. Le syndrome de FOMO focalise, en effet, sur ce qui est raté au détriment de ce qui est gagné : notre attention se focalise sur ce qui nous avons raté ailleurs, comme si le ici était décevant, ou sur ce que nous attendons ici, comme si le maintenant était décevant. Nous pourrions, pourquoi pas, savourer le ici et maintenant, même s’il n’est fait de rien. Paradoxalement, la peur d’être absent nous rend absent : nous sommes nulle part, ni ici, ni maintenant… Nous accumulons les échecs, nous avons encore raté, choisi le mauvais lieu, et le mauvais moment, et n’avons rien vécu… Ce que nous n’avons pas fait se transforme vite en ce que nous ne sommes pas devenus. Ne pas avoir fait et ne pas avoir été se confondent, comme une nostalgie d’un monde que nous n’avons même pas connu. Sophie Lequenne évoquera toutes ces figures de femmes qu’elle ne sera jamais : cette militante enragée, cette amante passionnée, ce tendre amour de toute une vie, cette mère heureuse et dévouée. C’est irrépressible : nous regrettons, et si c’était à refaire, nous ne ferions pas les mêmes choix…

Marie Reverdy SpinticA - Offccitanie. A ne pas rater, Nicolas Heredia - La Vaste Entreprise.
© La Vaste Entreprise

C’est maintenant ou jamais ! (Quelle angoisse !)

Le fleuve du temps ne remonte jamais son cours : nous n’avons pas le droit de nous tromper. Ce syndrome, celui d’avoir peur d’avoir fait le mauvais choix, est un revers du FOMO et se nomme FOBO (”Fear Of Better Option” ou “la peur qu’il existe une meilleure option”). Tout est affaire de degré, car si “tourner 7 fois sa langue dans sa bouche” ou “se préserver d’agir dans la précipitation” sont des préceptes de prudence, “tourner 777 fois sa langue dans sa bouche” ou considérer que “beh si on fait rien, au moins on se trompe pas !” sont des paralysies notoires. La peur de ne pas avoir fait le bon choix pourrait bien se transformer en tétanie, en FODA comme on dit (”Fear Of Doing Anything” ou “la peur d’agir”), autrement dit, en syndrome de la cabane ou de la grotte, celui-là même que nous avons peut-être éprouvé lors du déconfinement, lorsque nous nous sommes rendu compte à quel point certaines choses n’allaient pas de soi et demandaient un effort particulier… C’est difficile de se tenir face au monde comme un être social. C’est difficile d’interagir avec les autres. C’est difficile de se repérer dans le flot continu d’informations contradictoires. C’est difficile d’exercer sa liberté en faisant des choix. C’est difficile d’être un être responsable en assumant ses choix. Autant rester confiné chez soi et vivre en ermite. “Ne rien faire, et ne rien attendre, jusqu’à l’apaisement” souhaite Nicolas Heredia.

Face au vertige de la surcharge d’informations et de cette pluralité des possibles, le syndrome de FODA nous rappelle la parabole philosophique de l’âne de Buridan, mort de faim car incapable de choisir, en l’absence de critères, entre deux champs d’avoine totalement similaires et équidistants. Nicolas Heredia nous proposera de “rester ici, tous ensemble, il finira bien par se passer quelque chose” car “que ferions-nous si nous n’avions plus rien à attendre ?” Est-ce que cela voudrait-il dire qu’il n’y a plus d’espoir? ou pire ; plus de désir ? Ce serait invivable…

Nicolas Heredia et Sophie Lequenne nous ont offert, brillamment, de transformer notre FOMO en JOMO (”Joy Of Missing Out” ou “la joie d’avoir raté ce qui se passait ailleurs tant nous étions bien, tous ensemble, ici et à ce moment-là”).

Marie Reverdy

A ne pas rater – Compagnie La Vaste EntrepriseSite Web de la Compagnie

Conception, Écriture et Mise en Scène Nicolas Heredia Avec Sophie Lequenne, Nicolas Heredia Manipulations Gaël Rigaud, Marie Robert Construction et Régie Générale Gaël Rigaud Création Lumières Marie Robert Collaboration Artistique Marion Coutarel Musique Antonio Vivaldi, Cum dederit extrait de Nisi Dominusi (interprété par Sandrine Piau dans la pièce et par Philisppe Jaroussky et l’ensemble Matheus dans l’audio critique). Et Kevin MacLeod, Quinn’s Song – First NighREVR Coordination De Production Bruno Jacob, Mathilde Lubac-Quittet

Production La Vaste Entreprise Coproduction Le Parvis – Scène Nationale Tarbes Pyrénées / Théâtre Des 13 Vents – CDN Montpellier / Théâtre Jean Vilar, Montpellier / SNA – Scène Nationale D’albi. Soutiens Théâtre D’o – Département de l’Hérault / Hangar Théâtre – ENSAD Montpellier / Musée Du Louvre-Lens / Culture Commune – Scène Nationale du Pas De Calais / Théâtre De Nîmes – Scène Conventionnée / Scènes Croisées De Lozère – Scène Conventionnée / Résurgence – Arts Vivants En Lodévois & Larzac / Le Sillon – Scène Conventionnée, Clermont-l’Hérault. Aides La Drac Occitanie (Compagnie Conventionnée) / La Région Occitanie / Le Département de l’Hérault / La Ville De Montpellier. Les projets De La Vaste Entreprise sont soutenus par Occitanie En Scène et L’Onda.

A ne pas rater :

2022 — Ven. 25 et Sam. 26 nov. — Alès (30)
 Le Cratère – scène nationale d’Alès (avec ATP d’ALès)

2023 — Jeu. 2 fév. — Mende (48)
 Théâtre de Mende (avec Scènes croisées de Lozère)

2022 — Mar. 7 fév. — Narbonne (11)
 Scène nationale de Narbonne

Publié par Marie Reverdy

Marie Reverdy est dramaturge et travaille avec plusieurs compagnies de théâtre et de danse, en salle ou en espace public. Elle intervient auprès des étudiants de l’Université Paul Valéry-Montpellier 3, du Conservatoire de Montpellier parcours Théâtre, du DPEA de Scénographie de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier et de la FAI-AR – formation supérieure d’art en espace public à Marseille. Formée à la philosophie, Marie Reverdy obtient son doctorat en 2008 avec une thèse consacrée à la question de la Représentation et de la Performance. Sa collaboration pour la revue d’art contemporain Offshore pendant près de 20 ans, pour laquelle elle rédigeait la chronique Théâtre, lui permet de se former auprès de Jean-Paul Guarino à l’exigence des concepts dramaturgiques et philosophiques déployés dans une langue qui échappe au formalisme universitaire. Marie Reverdy a également collaboré à la revue Mouvement pendant 5 années. Intéressée par la notion philosophique de Représentation, elle est l’autrice de l’ouvrage Comprendre l’impact des mass-médias dans la (dé)construction identitaire, paru en 2016 aux éditions Chronique Sociale. Elle a également publié Horace... Un semblable forfait, à partir d'Horace de Pierre Corneille, paru en 2020 aux éditions L'Harmattan.

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