On l’avait vue lors du festival Montpellier Danse 46, dans les jardins de la DRAC – Hôtel de Grave. Zoé Lakhnati proposait This Is La Mort ; un solo à l’esthétique pop composé selon la grammaire du Glitch. Elle explorait la pluralité des figures qui traversent le corps dansant, la transformation corporelle par le costume et l’accessoire, ainsi que la question des idoles. Lire ICI.
Pour ce Vive le sujet ! Zoé Lakhnati poursuit sa recherche sur les figures, leur puissance d’évocation, ainsi que sur la façon dont le rire s’invite au milieu de la grâce. Au plateau, elle est accompagnée de Claudia Atletica — championne d’Europe NABBA Trained Figure 2026 et championne de France IFBB Women’s Physique 2022 — dont la recherche prend appui sur un corps androgyne inspiré de la statuaire grecque.

Au pied de la scène, Zoé Lakhnati nous accueille : lunettes noires et veste aux épaulettes exacerbées sculptant le corps à l’instar du culturisme, elle incarne la figure bien connue du Bodyguard. Référence cinématographique, télévisuelle, flirtant avec Terminator et Men in Black, le Bodyguard de Zoé Lakhnati nous apprivoise par l’humour et nous invite à remarquer la statue de marbre blanc de la Vierge qui « veille », elle aussi, sur la cour du Lycée Saint-Joseph.

Dans un emboîtement de veille (qui veille sur qui, entre Vierge et Bodyguard ?) sous la bienveillance du lierre et des vitraux de la cour du Lycée Saint-Joseph, nous attendons l’événement. Avec une voix off rappelant celle des commentateurs de catch, on nous annonce « son arrivée. Dans cinq, quatre, trois, deux, un ».
Claudia Atletica, entièrement drapée dans un immense voile bleu marial, entre en scène. Lourdeur de l’étoffe, petites statuettes de dévotion posées à ses pieds, Claudia the Virgin (Claudia la Vierge) se tient face à nous. Un peu empêtrée dans son voile comme on l’est dans une nappe, elle semble légèrement perdue.

Avec humour, la Vierge et son Bodyguard occupent le plateau. C’est alors que le registre du loufoque s’enfuit tout à coup, suspendant le temps à l’immobilité de marbre de la statue de la Vierge, à l’immobilité dévêtue de Zoé Lakhnati qui, ayant ôté sa veste, laisse à présent apparaître sa silhouette sous son habit de tulle, et à l’immobilité de Claudia the Virgin.
L’imperceptible se fait événement : lentement et sans que ses mains ne s’en mêlent, le voile bleu s’échappe du corps de Claudia the Virgin, dévoilant Claudia Atletica : la couleur blonde de ses cheveux, l’épaisseur de son cou, la largeur de ses épaules, la sculpture de ses biceps, la puissance de ses pectoraux… Nous découvrons, côte à côte, ces deux corps dans la massivité de leur présence. On sent bien, également, qu’ils s’apparentent à des écrans pour nos projections culturelles, politiques, sociales.
Dans la présence statique de ces deux corps, un ébranlement du réel fait vaciller le regard ; une brèche s’ouvre dans la rétine : quelque chose pousse derrière l’image.
Un écart se creuse entre ce que sont les corps et les injonctions à ce qu’ils devraient être. Glissant sur la peau, l’étoffe bleue semble en effet libérer de ses replis les idéologies qui logeaient en son sein. En même temps que le tissu, tombent aussi les stéréotypes normatifs qui pèsent sur le corps féminin et la fausse évidence du lien entre muscle et force.
Zoé Lakhnati s’effondre au sol. Quelque chose commence : son corps se fait prière, socle, écrin pour Claudia Atletica.
Le duo qui s’ensuit puise dans les références de la peinture religieuse baroque ; celles de la maternité, des descentes de croix du Christ, de la Vierge éplorée, de la douceur et du soin. À bas bruit, toute cette histoire de corps se fraye un passage dans notre conscience, traînant dans son sillage un frémissement venu des os.

À la surface des portés, les points d’équilibre et de tenségrité affleurent, entre étreinte et poids mort. La précision des gestes entaille l’air. Dans un renversement de la veille, Zoé Lakhnati et Claudia Atletica déconstruisent les rôles, jusqu’à disparaître sous l’étoffe bleue mariale. Et tandis qu’elles quittent le plateau, l’humour revient.
Marie Reverdy
Avec Claudia Atletica, Zoé Lakhnati
Chorégraphie Zoé Lakhnati
Collaboration artistique Claudia Atletica
Assistanat chorégraphique Nassim Baddag
Création musicale Paul JF Fleury
Conseil dramaturgique Simon Hatab
Texte CHOUF
Costumes Armine Ohanyan
Sculptures Émilie Dezeuze
Production, diffusion et accompagnement artistique Anouk Dupont-Seignour
Administration Émilie Dezeuze
Production StudioCrash
Coproduction SACD,Festival d’Avignon,Ménagerie de Verre (Paris)
Soutien Académie de France à Rome, Villa Médicis, Ménagerie de verre (Paris), Klap Maison pour la danse (Marseille), P.A.R.T.S. (Bruxelles)
Remerciements Xtrem Gym Marseille
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Le corps comme point de départ d’une réflexion sur la féminité, l’iconographie religieuse et les constructions sociales. Très intéressant ! Merci.
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