Julien Gosselin, Maldoror -d’après Roberto Bolaño, Lautréamont – 80e Festival d’Avignon

Répétitions de MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin

Après Musée Duras, vue en 2025 au Printemps des Comédiens, Julien Gosselin continue à interroger la littérature avec Maldoror, présentée dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes au Festival d’Avignon. Julien Gosselin plonge dans les abysses littéraires de Lautréamont, Huysmans et Roberto Bolaño, explorant les zones troubles où le Mal rencontre la beauté. Entre enquête et vertige des images, la pièce prolonge la recherche menée dans Extinction autour d’une scène traversée par les écrans sur laquelle le public est convié.

Répétitions de MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin
Répétitions de MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin
Lautréamont pour la structure

Julien Gosselin continue d’explorer la littérature, et la résonance qui existent entre plusieurs textes. C’est ce qu’il avait fait dans Extinction, d’après Thomas Bernhard et Arthur Schnitzler que nous avions vu lors du Printemps des Comédiens 2024, et dans Musée Duras à partir de douze textes de Marguerite Duras. Pour cette ouverture du festival à la Cour d’honneur, Julien Gosselin revient sur la littérature de Roberto Bolaño, dont il avait déjà exploré l’écriture par l’adaptation du roman 2666 qu’il avait présenté au lors de l’édition 2016. Le titre Maldoror, désigne l’endroit à partir duquel contempler cette féroce noirceur d’une oeuvre qui annonce la chute de l’Empire, cet inclassable objet littéraire entre chant, poème et épopée.

MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Malgré le titre, nous n’entendons que peu Lautréamont. À défaut de la lettre, nous en suivrons l’esprit, et la mise en garde. 

Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison ; car, à moins qu’il n’apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d’esprit égale au moins à sa défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre.

Les chants de maldoror (chant premier) – le comte de Lautréamont

Il est des livres, en effet, qui sont presque maudits ; dont l’écriture a consumé l’âme de son auteurice, et dont la lecture a perverti l’esprit des lecteurices. Une littérature malade, de la maladie, morbide. Une littérature qui chante la mort, le fer, le feu. 


Lecteur, c’est peut-être la haine que tu veux que j’invoque dans le commencement de cet ouvrage ! Qui te dit que tu n’en renifleras pas, baigné dans d’innombrables voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, (…) les rouges émanations ? 

Les chants de maldoror (chant premier) – le comte de Lautréamont

Sous le plateau, un puits. La descente est amorcée, annonçant une dramaturgie des profondeurs. La trappe se reforme derrière le comédien qui s’enfonce et la caméra qui l’observe — figure parfaite de l’irreprésentable, celle-là même qu’explore Joris-Karl Huysmans dans Là-bas dont la première scène évoque la nécessité d’un « naturalisme sombre » capable de sonder les forces mystérieuses du Mal et d’écumer quelques strates insoupçonnées de la poésie.

Bolaño pour l’enquête

Julien Gosselin nous propose une descente dans les entrailles de la littérature la plus sombre qu’invente Roberto Bolaño, qui serait produite par le mouvement nazi ayant pris corps en Amérique latine, au cœur d’une jeunesse assoiffée, inquiète, fiévreuse, désabusée.

MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin
MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin

Cette jeunesse vieille, aspirée par la mort, Julien Gosselin nous la montre au crépuscule de l’existence, sénile, moribonde, lâche.

C’est dans La littérature nazie en Amérique, faux dictionnaire biographique publié par Roberto Bolaño en 1996, que Julien Gosselin trouve la facture narrative qui lui permettra de constituer les portraits d’auteurices qu’il présente dans la première partie. On y découvre le monde effrayant de l’esthétique fasciste, entre pulsion morbide et libido détraquée. Une mystique du Mal, pourrait-on dire. 

MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Dans son roman, Roberto Bolaño adopte le ton neutre de l’encyclopédie littéraire : dates, œuvres, influences, anecdotes… La mise en scène de Julien Gosselin dessine, sans didactisme ni démagogie, l’horreur qui affleure sous la sécheresse documentaire.

MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Maldoror est architecturée selon le modèle de l’entrecroisement en tiroir des diverses enquêtes littéraires : celle qui puise au roman Étoile distante et qui consiste à élucider la disparition des sœurs Garmendia dans le Chili des années 70, celle du Policier des Souris sur l’origine du Mal, et celle construite à travers la constellation des œuvres de Roberto Bolaño, entre Europe et Amérique latine, suivant la trace de Carlos Ramírez Hoffman, personnage développé dans le dernier chapitre de La littérature nazie en Amérique, devenu Carlos Wieder dans Étoile distante.

MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Les identités se cachent selon leur degré de noirceur. Carlos Ramírez Hoffman, poète chilien d’extrême droite devenu pilote pendant la dictature d’Augusto Pinochet, transforme le bleu du ciel en page blanche. Avec son avion, la fumée blanche se fait encre noire « GOOD LUCK TO EVERYONE IN DEATH » (« Bonne chance à tous dans la mort ») « LEARN FROM FIRE » (« Apprenez du feu »). Avant qu’il se révèle être Carlos Wieder, Carlos Ramírez Hoffman aura été Alberto Ruiz-Tagle, fascinante figure qui séduit les cercles de l’art de Concepción au tournant des années 70, sorte de double négatif ou d’anté-visiteur du Théorème de Pasolini. Il y a, en effet, une sorte de « parenté de structure narrative » entre les deux œuvres, dans lesquelles la beauté d’un homme mystérieux, sans nom ou avec un faux nom, agit par contagion, comme un révélateur dont le moteur est le désir. Tous deux figures d’irruption, l’un ouvre à la lumière tandis que l’autre ouvre aux ténèbres.

Le roman, comme la pièce, s’ouvre sur un monde 70’s, dans le Chili de la fin de la présidence de Salvador Allende, autour de l’atelier de poésie de Juan Stein. Les jumelles Verónica et Angélica Garmendia en sont les figures les plus admirées. Après le coup d’État de 1973, Alberto Ruiz-Tagle réapparaît sous sa véritable identité. C’est lui qui est responsable de la disparition des deux sœurs ; le corps d’Angélica sera retrouvé des années plus tard, tandis que celui de Verónica ne le sera jamais. 

MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Dans les interstices de cette intrigue, Julien Gosselin nous propose de suivre en parallèle, comme dans un jeu de miroir où la parodie est la meilleure des théories, les pérégrinations du Policier des Souris, nouvelle dans laquelle Roberto Bolaño met en scène notre incapacité à comprendre l’origine du mal. 

La version originale convoque plutôt les rats, communauté solidaire dont le principe fondateur est une sorte de devise « Les rats ne tuent pas les rats », véritable obstacle pour la pensée qui butte dès qu’il s’agit de comprendre au-delà de cet horizon moral.

Dans cet univers kafkaïen qui parodie les codes du roman policier, se déploie une topologie inquiétante qui prolonge le monde visible. Les galeries, les tunnels et les territoires souterrains deviennent une sorte de cartographie mystique autant que politique : il existe des zones inconnues, insondées, obscures, insoupçonnées, inaccessibles à la conscience et à la raison. L’arrivée des souris, à l’instar des présences surnaturelles des Chants de Maldoror, permet à la pièce de quitter les rivages de l’esthétique documentaire et de creuser l’étrangeté du Mal.

La langue littéraire fermant la porte de la psychologie du personnage.

La pièce procède par éclatement des signes, invitant le regard à contempler les ravins de la représentation : ces zones interstitielles dans lesquelles se loge la conscience qui ne peut appréhender la réalité du Mal autrement que par l’intuition, ces seuils topologiques entre surface et souterrain, entre Europe et Amérique latine, cette surface de contact fascinée entre désir, destruction, violence et mort. Julien Gosselin écrit selon la grammaire de la démultiplication : démultiplication des écrans et de leurs échelles, démultiplication des récits qui s’enchâssent et s’entrechoquent, démultiplication des sources littéraires. Dramaturgie liquide qui épouse les brèches et s’installe dans les failles, les trous, les aspérités, les creux.

MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Comme dans Extinction, Julien Gosselin articule le visible médié par la caméra à celui, théâtral, de la présence dans une scénographie qui s’ouvre et se ferme comme une plante carnivore, avalant les corps mais pas les voix, véritable zone épidermique entre l’intimité et le politique. Tout se joue, toujours, à l’entre-deux : entre l’écran et la chair, entre un texte et l’autre, entre la scène et la salle.

MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Christophe Raynaud de Lage

Et comme pour Extinction, le public est convié sur la scène : « vous pourrez trouver un bar sur scène ». Bien sûr, nous descendons. Le geste même de descendre possède une portée dramaturgique qui évoque le puits, celui-là même autour duquel nous dansons avec l’angoisse de nous jeter nous-mêmes dedans, celui qui se trouve sous nos pied, sous les profondeurs du plateau. Au début, tout bouchonne un peu, les sacs et les épaules s’entrechoquent mais la courtoisie l’emporte « je vous en prie », « excusez-moi ». Puis vient le moment, imperceptible, où la chorégraphie de l’ensemble s’organise de fait. Les comédien.ne.s, au milieu de 150 badauds, circulent en nous frôlant, tandis que nous nous ajustons, que nous trouvons notre place, que nous adoptons un rythme commun. Nous finissons par habiter le plateau, le théâtre. Nous ne devenons pas image parmi les images — nous sommes trop nombreux pour ça : c’est le théâtre qui devient réel parmi le réel. Cerné.e.s par les technicien.ne.s, régisseureuses, comédien.ne.s, écrans, câbles, sécurité, tout devient objet de notre attention. Il faut vraiment faire confiance au geste théâtral pour oser pareille gageure, inédite dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, véritable lumière au cœur des ténèbres littéraires dans lesquelles nous nous enfonçons. 

MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin
MALDOROR d'après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin
MALDOROR d’après Roberto Bolaño Bolano de Julien Gosselin © Simon Gosselin

La troisième partie a la douceur d’un jardin d’été à Barcelone. Il est presque quatre heures du matin, nous l’appréhendons dans un demi-sommeil, comme un rêve. Voilà qui est fait : la rationalité s’est un peu endormie, et c’est par les galeries souterraines de cette presque veille que nous sentons ce qu’il nous était impossible de penser : le Mal ressemble à un jardin d’été.

Marie Reverdy

Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel

Adaptation et mise en scène Julien Gosselin

Scénographie Lisetta Buccellato

Lumière Nicolas Joubert

Vidéo Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol

Musique Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde

Dramaturgie Eddy D’aranjo, Marie-José Malis

Costumes Caroline Tavernier

Son Théo Jonval

Script Antoine Hespel

Étalonnage Laurent Ripoll

Assistanat création costumes Géraldine Ingremeau

Assistanat à la mise en scène Lucile Rose, Zoé Benguigui

Traduction et surtitrage Zoé Benguigui

Décor, costumes, accessoires les Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe

et l’équipe technique de l’Odéon Théâtre de l’Europe

Production Odéon Théâtre de l’Europe (Paris)

Coproduction Festival d’Avignon, Comédie de Genève, Maison de la Culture d’Amiens, Onassis Stegi Athènes

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National

Soutien Fondation Odéon Théâtre de l’Europe

et pour la 80e édition du Festival d’Avignon : Spedidam

L’œuvre de Roberto Bolaño est représentée par la Wylie Agency et traduite en français par Robert Amutio.


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