Commment Dire..? C’est quoi la critique ???

Comment Dire..? Qu'est-ce que la critique ??? Université Paul Valéry - Montpellier 3. A lire et à écouter sur SpinticA.fr

Dans le cadre du projet Comment Dire..? initié par Pénélope Dechaufour pour les étudiant.e.s d’études théâtrales de l’Université Paul Valéry – Montpellier (UPVM), et en lien avec le cours intitulé “Ecrire pour le Spectacle Vivant” auprès des étudiant.e.s de L3 d’études théâtrales (UPVM), nous avons abordé la question de la critique : sa définition, sa fonction, son éventuelle utilité. Pourquoi écrivons-nous ? Pourquoi lisons-nous ? Qu’est-ce que la critique fait à nos sensibilités ? Aux artistes ? Aux spectateurices ?

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Très vite, les étudiant.e.s se sont essayé.e.s à l’exercice de la critique. Très vite, ielles ont partagé leur expérience, leur méthode, leur difficulté et leur plaisir. Très vite aussi, s’est posée la question de la professionnalisation de la critique ou, a minima, du geste de publication de cette écriture. Pour poursuivre les échanges initiés en cours, nous avons interrogé trois critiques basés à Montpellier, pour connaître leur parcours, leur expérience, leur méthode.

Entendre les trois interviews en fin d’article ↓↓↓

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La critique et le goût – L’écriture est la porte de la sensibilité

On prête à Diderot d’être le 1er critique d’art. Non pas qu’il soit le premier à avoir écrit sur les œuvres – cette pratique est vieille comme le monde – mais il est le premier à avoir fait de la critique un genre littéraire. Il regarde les œuvres plastiques en poète et voit, dans les tableaux qui arrêtent son attention, le point de départ d’une écriture portant sur l’appréciation esthétique autant que le moteur poétique de la créativité, dans la mesure où il projette des œuvres picturales qu’il imagine sur les œuvres picturales qu’il observe. L’esprit divague, regarde, décrit, divague encore, fait un lien, revient, remarque un détail, divague à nouveau, propose, revient sur l’ensemble, interroge le sujet et son traitement, s’arrête sur une ligne, questionne une couleur, repeint dans sa tête, admire l’ingéniosité, etc.

Pour Diderot, l’art est un en-deçà et un au-delà des mots, car “nous avons plus d’idées que de mots”. L’art, loin d’être l’encodage d’un message qui aurait sa traduction discursive, vient donner forme aux failles de la langue. Il est avant le mot, (ce qui lui donne naissance) et au-delà du mot (là où il faillit). Pour lui, la critique s’acharne à remettre des mots là où les mots échouent, de là son appétit de la métaphore – image en langue qui dit la faille du mot – de là aussi le recours à la description de l’effet comme moyen détourné de parler de l’objet que l’on n’arrive pas à nommer. La critique, c’est toujours ce corps-à-corps de l’œuvre et de la langue.

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À partir de D. Diderot par Louis-Michel van Loo en 1767 (musée du Louvre).

Le témoignage de Gérard Mayen abonde dans ce sens (accéder au lien vers l’audio de l’interview plus bas ↓). Il affirme, en effet, qu’il ne comprend pas les œuvres qu’il voit avant d’écrire sur elle. Il s’agit donc bien de poser des mots pour affirmer que l’on sent qu’il y a quelque chose que l’on ne cerne pas, non pour tuer le mystère mais pour le reconnaître. L’œuvre et la critique jouent au chat et à la souris…

On parle souvent de la façon dont l’œuvre joue avec le marché de l’art, le met au défi, mais il en va de même, bien sûr, avec la critique : non pas avec l’évaluation du critique-juge tranchant (ce serait de la séduction), mais avec la langue que l’exercice critique tente d’harnacher à l’œuvre. Ce défi mutuel est comme un jeu, dirait Wittgenstein, loin du combat, même le plus régulé et régulier, car personne ne gagne ou ne perd, personne n’est vaincu, personne n’est vainqueur, KO, champion : là n’est pas l’enjeu car œuvre et critique se nourrissent mutuellement. Il va sans dire que le goût est invité à rester sur le seuil au profit du geste, de l’enjeu, du travail, car le goût, comme le souligne si justement Bourdieu dans La Distinction, est surtout relatif à l’appartenance de classe.
Bibliographie : Adalberto Borioli s’entretient avec Gerard-Georges Lemaire au sujet de son dernier libre, Histoire de la critique d’art, publié par klincksieck.

La critique et la turbine – L’esquisse est la meilleure œuvre participative

L’existence même de la critique est une affirmation que l’art est se co-construit par l’acte de la réception. Affirmer donc que le public est en-soi, sous prétexte qu’il est assis, passif, est une affirmation qui tombe en ruine par l’exercice même de la critique. On a eu l’occasion de le voir tout au long de l’année universitaire. Il arrive néanmoins parfois, bien sûr, de se sentir passif face à une œuvre, et cela n’a rien à voir avec le fait d’être debout, assis, en déambulation ou en interaction. Les œuvres qui nous rendent passives ou passifs sont celles qui “nous prennent par la main” et nous infantilisent. Ce sont toutes celles qui sont faites “pour que le public comprenne” ou pire “pour le public éloigné des salles comprenne”. Ce sont toutes celles où on connaît la fin – et le chemin vers la fin – dès les premières minutes, celles qui déclenchent dans notre tête le compte à rebours qui nous fait désirer que la fin soit rapide, autrement dit, celles où l’on s’emmerde, celles de l’applaudissement poli. La clarification, en art, est un attentat dont artistes et critiques doivent se tenir éloigné.

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À partir de A. Artaud par Man Ray en 1926 (Musées de Marseille)

L’œuvre décharnée qui a refermé sur elle la porte de l’esthétique, et du sens, est “déjà morte”, disait Artaud. De là notre appétit pour ce qu’Umberto Ecco appelait “l’œuvre ouverte”, de là notre appétit pour ce que nous avons déjà appelé “esthétique du chantier” (Lire et écouter ICI), de là, enfin, ce constat de Diderot : “Un peintre ancien a dit qu’il était plus agréable de peindre que d’avoir peint. Il y a un fait moderne qui le prouve ; c’est celui d’un artiste qui abandonne à un voleur un tableau fini pour une ébauche.” La critique reprend ce que l’œuvre a déposé : une pensée en cours, une esquisse qui, à peine déposée, nous échappe, ce corps toujours mal assorti qui désigne l’idée géniale, ce détail précis de l’imperfection qu’évoque Greimas dans son ouvrage éponyme. Alors le geste de la critique tourne autour de ce pot, désirant tomber dans l’œil de ce cyclone et être emportée en son centre alors que la force centrifuge la ramène toujours dans cet en-dehors que l’on nomme “réel”. Carrefour de tout ce qui existe, l’œuvre idéale est le point nodal de notre monde, et le geste de la critique tente de faire entendre la voie royale, le chemin qui bifurque, la porte dérobée, le passage secret, et les tristes impasses.

La critique et l’esthétique – Qui lit la critique et pourquoi ?

On ne parle que de ce qui existe en tant qu’évènement et parler d’une œuvre, c’est accorder de l’importance à son existence, et à l’évènement que constitue sa naissance… J’ai souvenir d’une discussion avec un metteur en scène qui me disait “lorsque j’étais étudiant, les critiques de théâtre avaient un encart sur la première page du Monde, tu te rends compte de ce que ça veut dire de la place que l’on accordait à l’art ?” Cela peut attiser la curiosité, ou nourrir le débat sur “la sensibilité du siècle”.

La presse nationale est en perte de vitesse, et elle ne consacre plus depuis longtemps une seule de ses lignes en première page. Pour quoi continuer à en écrire ? Et pour qui ? Qui sont, aujourd’hui, les lecteurices de critique qui ne sont pas des professionnel.le.s du milieu de la culture ? Qui sont les spectateurices qui lisent une critique avant ? Après ? Deux mauvaises réponses pourraient gâcher la plume. La première est celle de l’avis recherché avant de mettre le prix, un peu comme une note de restaurant ou d’hôtel permet de choisir où sortir et où dormir ce soir. L’autre réponse, c’est celle de l’explication, qui consiste à lire une critique parce qu’ “on n’a rien compris” (alors qu’il n’y , bien souvent, rien à comprendre – Lire et écouter ICI). On peut, bien sûr, chercher un éclairage qui ne soit pas une explication (que nous considérons être l’affaire de nous-même), un éclairage comme une lumière qui permet, sans obliger, d’inviter à la curiosité, si l’on n’a pas encore vu la pièce, ou de voir un recoin que nous n’avions pas vu dans le détail de l’œuvre, quand on a déjà vue la pièce. Un éclairage comme un dialogue, un “échange de points de vue”, qui permet de “relativiser un avis” et d’affirmer “j’admire le geste même si ce n’est pas pour moi”. N’avons-nous jamais aimé la façon dont quelqu’un parlait d’une œuvre que nous n’aimons toujours pas ? J’ai souvenir de ma sœur aimant lire du Zola. Elle aimait profondément ce que je détestais : les interminables descriptions du “petit gant de crinoline” dans la vitrine de “Au bonheur des dames”, mais j’aimais sincèrement la façon dont elle me parlait de ces descriptions et de l’effet que cela produisait en elle, ce petit cocon qu’elle se construisait pour regarder avec délectation l’image mentale qui naissait au fur et à mesure de sa lecture. Pour la personne aphantasique que je suis, ce témoignage de lectrice réussissait à provoquer chez moi un sentiment esthétique que le contact direct avec l’œuvre ne provoquait absolument pas. De là à dire que c’est ce que je cherche lorsque je lis une critique, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement car la critique, ce n’est pas une démonstration de force savante, ni une simple opinion en forme de “j’aime ou j’aime pas”, de “c’est ennuyeux” et autres jugements qui pourraient se terminer par “point barre”, c’est, tout au contraire, l’ouverture d’un dialogue construit sur la base de propositions qui titillent, et non sur celles qui flattent ou agressent.

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Dans l’ombre de J. Pollock

Au hasard de mes scrolls, je tombe un jour sur un témoignage de David Durham, à propos de sa rencontre médiée avec un tableau de Jackson Pollock. Une critique d’art lui aurait dit en substance, face à l’énigme que le tableau constituait pour lui, que “les suggestions de forme dans le tableau offrent des images à la limite de la perception. Ce sont des “suggestions” de formes seulement, car elles ne se fondent pas dans des formes achevées que l’on peut vraiment saisir. Dès lors, il y a quelque chose de l’ordre de l’éphémère. Le tableau est un moment, pas une histoire. C’est du présent et c’est là qu’il frappe l’œil. Il n’y a ni passé ni avenir, seulement maintenant.” David Durham affirme aimer le travail de Jackson Pollock depuis qu’il a lu cette critique, car il appréhende à présent son œuvre autrement, il la voit avec des yeux neufs, comme il ne la regardait auparavant pas.

Dans ce témoignage, aucune explication allant puiser dans la vie de l’artiste, dans l’histoire de l’art ou dans la désignation d’un quelconque “message” qu’il aurait fallu “décoder”, seul le potentiel expressif de la forme suffit à générer un sens qui n’est ni discursif, ni émouvant (au sens où un récit ou une situation peut nous arracher une larme), mais simplement esthétique (au sens de “sensation” et dont le contraire est, faut-il le rappeler, “anesthésie”).

Marie Reverdy

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Dans le cadre du cours Écrire pour le Spectacle, auprès des étudiant.e.s de L3 de l’Université Paul Valéry, trois interviews ont été réalisées.
Trois interview audio de critiques et journalistes de danse installés à Montpellier.
Trois discussions sur la critique – ce qu’elle est, ce qu’elle peut et comment elle s’organise, se pense, s’écrit.
Trois témoignages, trois écoles, trois parcours.

  • Gérard Mayen (Danser Canal Historique, Lokko, Altermidi, Cult.news),vient du journalisme et de la théorie de la danse – Ecouter ICI
  • Peter Avondo (Snobinart et Coup d’Œil) vient du théâtre – Ecouter ICI
  • Jean-Paul Guarino (OffShore) vient des arts plastiques – Ecouter ICI


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