Retour sur The Cloud – Arkadi Zaides / Festival Montpellier Danse 44

Dans cette dernière création, intitulée The Cloud, Arkadi Zaides poursuit sa réflexion sur les liens qui unissent performance et document. Il est question, ici, de la mémoire de Tchernobyl au moment où la fusion du cœur du réacteur 4 provoqué l’incident nucléaire le plus grave de l’histoire, entre souvenirs d’enfance, catastrophe planétaire et signe d’un effondrement politique. Nous avons fait mention de The Cloud lors du premier article concernant la 44ème édition du Festival Montpellier Danse, et proposons de revenir sur la pièce – un retour en forme de Je – afin de mesurer la façon dont l’état gazeux du nuage s’est déposé, comme une grêle, dans les sentiers de ma sensibilité spectatorielle. Densité d’une pluie qui vient frapper ma mémoire… Il me reste, de cette création, une voix, un texte, un dispositif scénographique, une combinaison recouvrant le corps…

The-Cloud – Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio
Du nuage à la pluie et de la pluie à la glace

Dans un long processus d’état des corps, du gazeux au liquide et du liquide, au solide, The Cloud a dessiné un sentier. À l’issue du spectacle, le nuage embrumait mon regard : polysémique nuage du ciel, cloud des données, nuage de mots. Et la question de la mémoire, bien sûr : cloud d’archives numérisées, virtualisées, dématérialisées, in-localisables…
Le cloud, en tant que mot, dessinait sur ma rétine les plans d’une architecture aux contours flous, faite de ramifications, de rhizomes, de débordement hors du cadre de l’écran de fond de scène sur lequel les mots, les images et les liens étendaient insatiablement leurs synapses.
Mais finalement, ce nuage visuel et conceptuel s’est condensé, et ruisselle à présent au creux de mon oreille par la voix d’Arkadi Zaides. L’écran me revient seulement dans un second temps, trace d’une prosodie singulière. Quelque chose de chorégraphique dans la formalité du texte et de sa restitution orale et écrite ; un tremblement, comme une poussée, atome de la force qui déborde chaque mot. La densité d’un bloc de glace… “Aura” au sens benjaminien du terme, du corps du témoin, comme “l’unique apparition d’un lointain, si proche soit-il”. Mystère de la présence humaine que la démultiplication numérisée de ses diverses captations ne saurait remplacer.

The-Cloud – Arkadi Zaides © Laurent Philippe
L’aura et la peur

À l’ issue du spectacle, j’écrivais “Arkadi Zaides se tient toujours, sur la pointe des pieds, au bord du précipice des catastrophes : famille juive biélorusse et ukrainienne, guerres incendiaires, guerre froide, formidable XXème siècle, enfant des parages de Tchernobyl, nuageant sa mémoire familiale sensible, dilatée dans le cloud de l’hyper-objet.” Cette image vertigineuse de celui qui se tient, sur la pointe des pieds, au bord d’un gouffre, m’apparaît aujourd’hui avec plus d’acuité. Car c’est le gouffre qui souligne le poids du corps, et par-là même la densité de la voix. Plus la pointe des pieds surélève le corps, et plus elle le rapproche de l’abîme : l’équilibre est précaire, la masse se fait sentir comme une menace, celle de disparaître. Petite angoisse existentielle : fin de soi et fin du monde. Pendant un temps, alors, la mémoire sera vive, faite de chair et de sang, puis elle deviendra statistique. “Le réel se déréalise, le temps se cristallise, l’espace se perd, les images bavent, les visages s’effacent, les corps se difforment, la matière se dissout et la mémoire se dilate.”

Il reste à la chair de mon esprit quelque chose qui frappe à ma tempe. La pertinence scénographique du dispositif persiste, une sorte de quadrature du cercle enfin résolue… Réparti sur les côtés perpendiculaires du plateau, le public assis sur le gradin à ma droite habite encore la vision périphérique de mon regard, comme un miroir de biais, point aveugle de la conscience qui ne peut saisir et se saisir en même temps. Rare et subtile intelligence de l’évidence spatiale.
Il me reste aussi ce moment, presque tragique, où le corps s’absente quelques instants, ne laissant que l’écran pour nous montrer les visages des “liquidateurs” chargés de nettoyer le toit du réacteur 4. Nul besoin de nous dire les conditions de leur mort, rien ne vaut l’absence et le rappel qu’ils avaient un visage, un corps, une peau. Le cloud augmente, la carte se fait plus grande que le territoire, hyper-objet. J’ai souvenir d’une sensation d’archive dont la mémoire s’évase comme un nuage gazeux, emplissant l’air de particules fines, invisibles à l’œil nu mais saturant pourtant l’espace.

The-Cloud – Arkadi Zaides © Giuseppe-Follacchio

Aujourd’hui, écrivant à nouveau sur The Cloud à l’épreuve du temps du festival, je ne peux que réécrire ce que j’ai déjà écrit : “La brutalité du réel nous revient comme une peau qui se hérisse, par l’intermédiaire d’un objet : celui de l’acquisition faite en ligne, évoquée au début de la pièce, de cette combinaison censée protéger les liquidateurs des radiations.” Atome commun du document et de la performance, son arrivée réinvite le réel, l’aura, et la peur. Une phrase me revient comme un coup de scalpel, prononcée au début de la pièce, posant l’éventualité de sa contamination. C’est alors que la présence même de la combinaison pèse de tout son poids sur l’espace-temps de la scène. Matérielle, sa mise en récit nous dit qu’elle a été physiquement mêlée au réel auquel elle se rapporte : elle ne représente pas le réel, elle en est un fragment rescapé, auratique, et peut-être radioactif. Au commencement était le verbe ; il a suffi, seulement, de quelques mots, au début de la pièce, entrelaçant leur résonance au pli de l’apparaître d’une combinaison achetée en ligne, pour que le plateau se torde, que le réel frappe, que la peur s’éveille, et que le nuage gazeux s’effondre en grêle…

Marie Reverdy

The Cloud – Arkadi Zaides

Chorégraphie et direction : Arkadi Zaides
Interprètes : Axel Chemla-Romeu-Santos, Misha Demoustier, Arkadi Zaides
Dramaturgie : Igor Dobricic
Cinématographie : Arthur Castro Freire
AI developement et son : Axel Chemla-Romeu-Santos
Lumière : Jan Mergaert
Direction technique : Etienne Exbravat

Production et administration
 : Simge Gücük / Institut des Croisements / Production exécutif : laGeste / Coproduction : Montpellier Danse (FR), Charleroi Danse (BE), Maison de la Danse (FR), Mousonturm (DE), CAMPO (BE)
Residency support PACT Zollverein (DE), Orbita | Spellbound National Production Center for Dance (IT), Dialoghi / Villa Manin, CSS Teatro stabile di innovazione del Friuli Venezia Giulia (IT)
distribution internationale Cecilia Kuska & Rui Silveira / Something Great / Avec l’appui de la ville de Gand, les autorités flamandes et la mesure Tax Shelter du gouvernement fédéral belge via Flanders Tax Shelter, The Ministry of Culture of France / Directorate General for Artistic Creation, TMU New York. / Pour cette création, Arkadi Zaides a été accueilli en résidence à l’Agora, cité internationale de la danse avec le soutien de la Fondation BNP Paribas


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