Pris entre la rigueur d’une mesure à onze temps et l’épreuve de l’endurance, le solo Bang Bang est devenu un duo en 2024 alors que Manuel Roque transmettait sa partition corporelle à Nils Levazeux. La pièce dévoile une danse où l’effort n’est plus un état transitoire, mais une manière d’habiter le temps.

Prix de la meilleure œuvre chorégraphique du Conseil des Arts et des Lettres du Québec, ainsi que Prix de l’interprète aux Prix de la Danse de Montréal, Bang Bang explore la corporéité chorégraphique et athlétique : poids, rythme complexe, endurance.
Initialement écrite comme un solo créé en 2017, Bang Bang s’est imposée comme un duo en 2024, lorsque Manuel Roque a transmis la partition corporelle à Nils Levazeux. De nouvelles dimensions se sont alors ouvertes : celle du dévoilement du geste chorégraphique — le moindre désajustement entre les deux corps laisse apparaître l’écriture —, celle de la dimension « sociale » de l’écoute au plateau, et celle de l’enrichissement rythmique.
Complexité du rythme
Bang Bang s’écrit, en effet, comme une partition proprement rythmique, construite sur une mesure à onze temps. Mètre impair asymétrique, cette mesure combine des groupes binaires et ternaires dont l’enchaînement déplace constamment les points d’appui rythmiques. Elle comprend ainsi une répartition variable de ses temps faibles et forts. Les accents y sont irréguliers, et la pulsation instable.
Forçant une concentration qui maintient le corps dans un état de vigilance rythmique, cette mesure undénaire crée le paradoxe d’un temps pourtant compté, mais dont la logique nous file entre les doigts, suspendant notre attention en nous rendant incapable de nous abandonner au fait d’être emportés. Rien ne relâche jamais ; même l’arrêt des corps demeure suspendu.
Anatomie de l’endurance
Plateau nu, laissant apparaître les projecteurs entreposés dans le renfoncement, et lumière crue : Bang Bang s’affirme comme performance, dès le début de la pièce. Pieds vissés au sol, les corps de Manuel Roque et de Nils Levazeux explorent la force de rappel et la tension élastique des genoux, sculptant les muscles des cuisses.
Impossible — dans cette oscillation du corps par un mouvement qui pourrait être perpétuel — de voir distinctement les visages. Ces mêmes visages qui apparaîtront furieusement par la suite, individualisant les corps par la sueur que l’on essuie sur le front, la gorge que l’on racle ou la respiration qui s’échappe, sous la poussée de l’effort, dans un souffle situé à mi-chemin entre le sourire et le soupir.
Les pas sur le sol se font percussion. L’attention constante portée à la souplesse des genoux maintient le mouvement des corps dans une zone à « taille humaine » : ni abandonnés à la pesanteur du sol ni projetés dans le saut. L’élan est retenu, le muscle est constamment sollicité, la souplesse se situe sur le seuil de la tension. Le mouvement négocie sans cesse avec la fatigue, le second souffle, la gravité.
C’est par l’unisson, également, que les individus apparaissent : la reprise de souffle et d’élan, le visage de la concentration, les variations d’un corps à l’autre. L’unisson se défait et tresse des décalages, des lignes divergentes, des syncopes et des contre-temps. Sur les maillots, les dessins coulent dans un mouvement de clepsydre, en même temps que la sueur, et deviennent abstraction — taches d’encre noire ou de couleurs vives. Le temps, dès lors, perd sa qualité de mesure graduée et devient liquide. La danse y oppose sa rigueur obstinée.
Bang Bang n’est pas tant une pièce sur la virtuosité qu’un flirt échevelé avec la tension, située au croisement de la partition rythmique et de l’épreuve physique. Le rythme, la gravité et l’endurance convergent vers une même expérience : celle d’un corps qui ne connaît jamais le repos, et dont le mouvement, loin de dessiner une succession de formes, s’offre comme un art de la persistance.
Marie Reverdy
Chorégraphie Manuel Roque
Interprétation (duo en alternance) : Nils Levazeux, Raphaëlle Rennuci, Manuel Roque
Costumes Marilène Bastien
Trame sonore Manuel Roque
Conseils artistiques et direction des répétitions Lucie Vigneault
Direction technique Olivier Chopinet
Plan d’éclairage et conseils LX Karine Gauthiert, Olivier Chopinet
Direction de tournée Mégane Trudeau – DLD
Développement Marie-Andrée Gougeon – DLD
Production: Cie Manuel Roque –
Co-production: Festival TransAmeriques
Développement: Marie-Andrée Gougeon et Marta Oliveres (pour DLD)
Ce projet (version solo 2017) a reçu soutien du Conseil des Arts et des lettres du Québec (CALQ) est du Conseil des Arts de Montréal (CAM) .
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