La Fondation du Rien de Nicolas Heredia à La Manufacture – Festival d’Avignon 2025 –

La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise - Nicolas Heredia © Marie Clauzade. A lire sur SpinticA.fr

Après L’Origine du Monde présentée en 2019 et A Ne Pas Rater présentée en 2022 (lire et écouter ICI), Nicolas Heredia revient à La Manufacture avec La Fondation du Rien. Dans la droite lignée esthétique qui caractérise le travail de La Vaste Entreprise – qui se situe à l’intersection de la muséographie, de la performance et du spectacle vivant, en salle comme en espace public – La Fondation du Rien flirte entre théâtre et happening, espace de la boîte noire, de la page blanche et de nos vies privées.

La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise - Nicolas Heredia © Marie Clauzade. A lire sur SpinticA.fr
La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise – Nicolas Heredia © Marie Clauzade

“Partant du constat que beaucoup d’entre nous ne peuvent pas s’empêcher de remplir leur emploi du temps avec tout un tas d’activités qui saturent perpétuellement leurs journées, leurs semaines, leurs années et leurs vies, La Vaste Entreprise a décidé de créer La Fondation du Rien”. C’est ainsi que Nicolas Heredia ouvre la pièce, le livret et le site internet de la Fondation du Rien. Sous le patronage de Bartelby, célèbre personnage d’Herman Melville connu pour sa phrase politico-esthético-art conceptuelo-éthico-philosophique “Je préférerais ne pas”, Nicolas Heredia nous invite à goûter au vertige d’un rien salvateur, jubilatoire et légèrement angoissant.

“J’ai le temps de rien”

C’est la dernière représentation de La Fondation du Rien de cette 79ème édition du festival d’Avignon, et je trouve enfin le temps de venir. La Manufacture est pleine à craquer. Debout sur le plateau, un écran et des piles de livrets dans un carton posés derrière lui, Nicolas Heredia s’adresse à nous. “L’activité de la Fondation réside essentiellement dans la fabrication et la mise à disposition de plages de temps libre inespérées pendant lesquelles, tout à coup, vous n’aurez plus rien à faire, plus rien de prévu, plus d’obligation, plus d’engagement (et strictement aucun objectif).” La méthode ? S’inscrire à une activité parmi un large panel d’activités proposées, en sachant que celle-ci sera systématiquement annulée. Alors, bien sûr, il faut être congruent : un spectacle ne pouvait décemment pas avoir lieu. “Il n’y a pas de spectacle, mais je peux vous présenter le principe et l’histoire de La Fondation du Rien”, nous dit Nicolas Heredia. Sur l’écran plat qui rappelle celui des salles de réunion, Nicolas Heredia nous fait visiter le site de La Fondation du Rien et ses diverses activités (conférences philosophiques, ateliers de cuisine, de zumba, de danses brésiliennes, etc.) qui seront systématiquement annulées.

La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise - Nicolas Heredia © Marie Clauzade. A lire sur SpinticA.fr
La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise – Nicolas Heredia © Marie Clauzade

Dans le cours de son propos, une invitation est lancée, tentante, de faire deux groupes : le groupe 1 partirait profiter de son temps libre et pourrait se faire rembourser, le groupe 2 pourrait rester ici pour continuer à écouter Nicolas Heredia nous parler du fonctionnement de La Fondation du Rien, nous expliquer la naissance de cette idée, et nous lire les témoignages de celles et ceux qui, par ce biais, ont bénéficié d’un peu de temps libre. Cruel dilemme… Que choisir ? Après un certain temps d’hésitation, j’ai tranché : je n’ai pas choisi de rejoindre le groupe 1. Je n’ai pas flâné dans les rues d’Avignon, je n’ai pas bu une bière, un kombucha ou un PAC à l’eau sur une terrasse ombragée. Je n’ai pas laissé venir à moi les annonces, les parades, les tracts. Mon œil ne s’est arrêté sur aucune affiche, je n’ai cherché aucun spectacle, je n’ai feuilleté aucun programme. Je suis restée assise dans la fraîcheur des gradins de La Manufacture, guidée par l’histoire de cette naissance du rien et de sa fondation, par l’histoire de cette “idée géniale trouvée sous la douché” à partir de laquelle on peut se dire : “j’aurais fait ma part”.

Force est de constater que…

…C’est addictif, le travail…

Une inextinguible soif nous pousse à remplir notre emploi du temps. “On a qu’une vie”. “Hier encore, j’avais 20 ans”, “si jeunesse savait, si vieillesse pouvait”, etc. : la sagesse des nations a parlé ! Ne rien faire, c’est passer à côté de sa vie, ne pas la vivre, la gâcher. Alors on s’agite : “Que faire ? Quel est mon rôle ? Ma contribution ? Ma raison d’être ?” Vite ! Écrire un livre avant la fin du monde, signer une œuvre, enfanter d’une manière ou d’une autre, espérer le paradis, préférer les remords aux regrets, etc. Remplir, remplir, remplir, parce qu’au bout du bout, l’issue est sans surprise. Je prends la mesure philosophique du propos de La Fondation du Rien… Ne rien faire m’apparaît alors comme un acte de courage existentiel, qui consiste à savourer la vie au lieu de la passer à fuir l’idée que nous sommes mortel.le.s.

La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise - Nicolas Heredia © Marie Clauzade. A lire sur SpinticA.fr
La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise – Nicolas Heredia © Marie Clauzade
…C’est aliénant, le travail…

Un étrange devoir nous pousse également à remplir notre emploi du temps. “Perdre son temps ou perdre sa vie, c’est pareil”, “il faut se dépasser”, “il n’y a qu’à traverser la rue”, “sortez-vous les doigts du c..”, etc. La sagesse des nations a encore parlé : ne rien faire, c’est être improductif, oisif, inutile, c’est un péché par feignantise, grosse flemme ou “j’aimerais mieux ne pas” et, à ce titre, ce serait moralement condamnable. Ne rien faire, n’avoir rien, n’être rien. Alors, socialement, on remplit son E.D.T. comme on grimpe à l’échelle sociale, on remplit pour faire, avoir et être car, dit-on, “le travail rend libre”.

Nicolas Heredia nous parle de ces “R.T.T. fantômes” que certain.e.s employé.e.s pratiquent et qui consistent à poser des R.T.T. pour pouvoir terminer le travail en retard qui s’accumule. Il nous parle aussi de certain.e.s lycéen.ne.s qui inscrivent leurs pères et/ou leurs mères en espérant, enfin, avoir du temps avec elles et/ou eux lors des prochaines vacances scolaires. Nicolas Heredia nous parle de cette pratique sud-coréenne qui consiste à éviter le burn-out en se faisant incarcérer en prison pendant une semaine, afin de se libérer de la charge mentale et bénéficier d’une véritable plage de temps-pour-soi, comme un confinement sanitaire qui viserait à endiguer cette maladie sociale du travail aliénant. Je prends la mesure éthique et politique du propos de La Fondation du Rien… Ne rien faire, de temps en temps, pour se libérer de la charge mentale du travail, de la famille, des enfants, m’apparaît alors comme un acte de résistance aux pressions des idéologies qui alimentent les dominations. Ne rien faire, ce n’est pas seulement faire une pause pour mieux repartir au travail, car ne rien faire ne doit pas être inféodé à la productivité, mais à la saveur du monde…

La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise - Nicolas Heredia © Marie Clauzade. A lire sur SpinticA.fr

Il y aurait encore tant à dire sur ce rien à qui il ne manque absolument rien…

Au bout de quelque temps, un compte à rebours est enclenché sur l’écran du plateau : nous disposons de 29 minutes pour rester assis.e.s ou rejoindre la scène, pour boire un verre ou non, discuter ou non. Je me tourne vers mon voisin de gauche, il est lillois, il vient d’arriver à Avignon, il débute ce festival par la dernière ligne droite. “J’avais vu A Ne Pas Rater l’an dernier” me dit-il. Je me dis sans lui dire que je l’inviterais bien pour boire un verre, ce soir ou demain. “Moi aussi”, je réponds. De fil en aiguille, de souvenirs de spectacles en programmation du IN, de pièces non-vues en projets pour demain, j’ai finalement eu mon vagabondage, ma flânerie, mon moment gratuit éphémère avec mon voisin lillois, avant qu’il ne disparaisse ”emporté par la foule”, à la fin du décompte.

Rejoignant le plateau et la pile de livrets, je décide de parrainer des ami.e.s du Québec dans l’espoir de gagner un réveillon annulé : il n’y a pas que le travail qui fatigue… On prend un verre offert par La Fondation du Rien, on traîne, on grappille du temps : le décompte est à présent débiteur. Je me dis que c’est une très très belle dernière de ce festival, avant que La Fondation du Rien ne poursuive sa tournée à Paris, Châtillon, Langogne, etc.

La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise - Nicolas Heredia © Marie Clauzade. A lire sur SpinticA.fr
La Fondation Du Rien, Cie La Vaste Entreprise – Nicolas Heredia © Marie Clauzade

Le lendemain matin, je me suis réveillée en sursaut en pensant à mes mails… “Non, mauvais réflexe, je suis en vacances”. J’ai alors pris la mesure de la dimension sanitaire du propos de La Fondation du Rien… En toute autonomie, j’ai noté sur mon agenda “’Fondation du Rien – groupe 1”, je suis allée à La Manufacture et, forcément, il n’y avait pas de spectacle. J’ai fait demi-tour et j’ai flâné dans les rues d’Avignon, profité du soleil, palpé la fatigue de cette fin de festival. Je marchais le nez au ciel et je ne pensais à rien, puis de rien à La Fondation du Rien, à la dernière date, à la vacance, à l’épuisement, au contre-coup qui point, à cette intelligence de Nicolas Heredia, à la magnifique pièce d’Israel Galván et Mohamed El Khatib que j’avais vue la veille, à tout ce qui, comme le rien, le vide, la vie, l’art, est inquantifiable, inutile à souhait, improductif et sans finalité et qui, à ce titre, relève indéniablement du panache.

Avignon touche à sa fin, et ce mot “Fin” me fait étrangement frémir. C’est le début des vacances, j’ouvre l’appli de la Fondation du Rien et m’inscrit à la conférence sur le Divertissement Pascalien : LIEN ICI.

Marie Reverdy

Conception, écriture et réalisation Nicolas Heredia / Activations performées par Nicolas Heredia et l’équipe de La Vaste Entreprise – Mathilde Lubac-Quittet, Gaël Rigaud, Julie Savoie / Construction et régie générale : Gaël Rigaud / Développement du site : Fabien Hervouet / Collaboration artistique : Marion Coutarel / Coordination de production : Bruno Jacob, Mathilde Lubac-Quittet

Production La Vaste Entreprise Coproduction et partenaires Association des Centres Nationaux des Arts de la Rue et de l’Espace Public – Hors Cadre 2022 / L’Atelline – scène conventionnée d’intérêt national art et création / Le Parvis – scène nationale Tarbes Pyrénées / Théâtre + Cinéma – scène nationale Grand Narbonne / MAIF Social Club Paris / Nemo – Biennale internationale des arts numériques d’Île-de-France – CENTQUATRE-PARIS Coproduction de la phase préparatoire, dans le cadre de la création de « À ne pas rater » Théâtre des 13 vents – CDN Montpellier / Théâtre Jean Vilar, Montpellier / Scène Nationale d’Albi. Aides Ministère de la Culture – DGCA / DRAC Occitanie (compagnie conventionnée) / Région Occitanie / Ville de Montpellier. Les projets de La Vaste Entreprise sont soutenus par Occitanie en scène et l’ONDA.

Crédit photos : Marie Clauzade.


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3 commentaires sur « La Fondation du Rien de Nicolas Heredia à La Manufacture – Festival d’Avignon 2025 – »

  1. La vie est belle, alors vivons ! Merci pour cette réflexion performative sur l’incapacité de la société à ne rien faire. Nous sommes prisonniers d’une éducation sociale erronée qui a vu et voit encore son plus grand bonheur dans le fait de vouloir « toujours plus ».
    Le temps, c’est la vie. Et la vie réside dans le présent – pas dans le calendrier.

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