La carte n’est pas le territoire, pas plus que le territoire n’est le milieu, l’environnement ou le paysage. Et c’est le mot “territoires” , au pluriel, que Mathilde Monnier choisit pour titre de son installation chorégraphique, qui consiste a occuper un lieu par une multitude d’extraits, de capsules, ou de fragments, afin de nous offrir de visiter l’ensemble des œuvres qui composent son répertoire. Réparties dans toute l’Agora, de la cour aux ateliers en passant par les studios, une vingtaine de pièces en une trentaine de fragments de quelques minutes nous invitent à parcourir, dans un sens ou dans un autre, ce couvent des ursulines devenu cité internationale de la danse.

Si le paysage est affaire de regard, le territoire est affaire de corps. Il est la portion d’espace que l’on occupe, que l’on habite, celui dans lequel on circule librement, celui que l’on nomme “chez soi”. L’Agora, c’est le territoire de la danse, des artistes, des œuvres. C’est l’espace dialectique habité par Montpellier Danse et par le CCN de Montpellier, que Mathilde Monnier dirige de 1994 à 2014. Dans un mouvement de synthèse, agrandissant la maison, Mathilde Monnier propose un territoire élargi : celui d’une programmation de Montpellier Danse qui investit l’ensemble des espaces du CCN, y compris ceux qui sont habituellement inaccessibles au public.
Mathilde Monnier nous propose, dans son territoire, de visiter les œuvres qu’elle a créées lorsqu’elle dirigeait le CCN, parmi lesquelles L’Atelier en pièces en 1996, Déroutes (avec Erikm) en 2002, ou Publique en 2004. Mais Territoires présente également des pièces postérieures à sa direction comme Gustavia (avec La Ribot) créée en 2008, Pavlova 3’23 » et Soapéra (avec Dominique Figarella), toutes deux créées en 2010, El Baile créée en 2017 ou encore Black Lights créée en 2023 pour le 43ème festival Montpellier Danse (Lire ICI). D’un studio à l’autre, d’un atelier à l’autre, de la Cour au hall, il était possible de parcourir des évocations dansées dans son plus simple appareil : un corps danse, et nous parle.

La métaphore du musée est donnée, dans son dispositif de circulation d’œuvre en œuvre, fragment brut par fragment brut, matière chorégraphique par matière chorégraphique, dépouillée de la dimension spectaculaire de la lumière, de la scénographie, ou de la composition de groupe. Le tête-à-tête, matière et parole, se fait avec l’interprète qui a, dans Territoires, toute la place de territorialiser. Territoires ne déploie donc pas tant une poétique de l’extrait qu’une poétique du fragment. Ni décor, ni costume, ni lumière : seulement l’éclat du corps dansant. Fragment de corporéité et d’histoire, danse et témoignage.
Bien sûr, comme au musée, on passe parfois vite devant certaines propositions, et on s’arrête devant d’autres, pétrifié.e.s, comme si l’œuvre nous disait “assied-toi, regarde”. Il y a les œuvres dont on admire l’intelligence, et il y a les œuvres qui nous capturent sans nous laisser le temps de penser. Il y a les œuvres qui nous choient, les œuvres qui nous attrapent et les œuvres qui nous claquent. Il y a les œuvres que l’on choisit et les œuvres qui nous choisissent. Il y a les œuvres que l’on saisit et celles qui nous saisissent.
Impossible de tout voir, la richesse du répertoire de Mathilde Monnier ne saurait trouver spectateurice capable d’affirmer “nous avons tout vu”. Alors il y a les œuvres présentées et que l’on a pas vues, mais dont on sait qu’elles ont habité cet espace du hall, du studio Yano, du studio Gert, de l’Atelier Buffard, du Studio Bagouet, de l’Atelier Tito ou de la Cour Montanari.

Chaque œuvre a trouvé son territoire au sein de l’Agora, et chaque spectateurice a territorialisé à sa manière, expliquant le pluriel au titre Territoires. J’ai pleuré dans l’Atelier Tito, face au visage ouvrant sa boîte crânienne par la bouche, face à ses yeux révulsés dans le solo (initialement octuor) extrait de Pavlova 3’23 ». J’ai été émue, également, dans la cour Montanari, devant un solo extrait de Soapéra, soulevant la poussière de la cour comme on le voit sur les routes sauvages. J’ai admiré la précision et l’intelligence des corps, dans le hall, face à un solo extrait de Publique, et au studio Yano, dans le solo extrait de l’Atelier en pièce comme dans celui extrait de Gustavia. J’ai souri au studio Bagouet, entraperçu ce qu’il se passait au studio Gert, et rien vu du reste. Mais je sais que les œuvres étaient là, perçues par d’autres que moi, laissant, par ce jeu de regard, une empreinte dans ce lieu de l’Agora.
Marie Reverdy
Chorégraphies : Mathilde Monnier
Une trentaine de capsules d’œuvres, parmi lesquelles Déroutes (2002), Signé, Signés (2001), Pavlova 3’23 (2009), El baile (2017), Dans tes cheveux (2013), Pour Antigone (1993), Les lieux de là (1999), Arrêtez, arrêtons, arrête (1997), Grand macabre (2020), Records (2021), 2008 vallée (2004), Atelier en pièce (1996), Soapéra (2010), Publique (2004), Gustavia (2008), Please Please Please (2019), Black Lights (2023), The Missing Step (2025)
Avec Rémy Héritier, I-Fang Lin, Thiago Granato, Julien Gallée-Ferré, Lucia Garcia Pullés, Martin Gil, Corinne Garcia, Salia Sanou, Dimitri Chamblas, Mathilde Monnier, Carolina Passos Soussa, Zoé Lakhnati, Andrea Givanovitch, Lucas Resende, Mai Juli Machado Nhapulo, Judit Waeterschoot, Jone San Martin et Emma Lewis / Et des invités (sous réserve) : Babx, La Ribot / Régie générale : Marc Coudrais
Production : Association MM / Mathilde Monnier / L’association MM est soutenue par la DRAC Occitanie et Montpellier Méditerranée Métropole
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