Epique ! (Pour Yikakou) de Nadia Beugré, créée à Montpellier Danse

Epique ! (Pour Yikakou), Nadia Beugré © Werner Strouven. Festival Montpellier Danse. A lire sur SpinticA.fr

Dans Epique ! (Pour Yikakou), Nadia Beugré explore un village enseveli de Côte d’Ivoire, Yikakou, aujourd’hui habité par les plantes et par la mémoire diffuse de celles et ceux qui l’ont jadis peuplé. Ce village, c’est celui de ses ancêtres ; celui de son père, et de son aïeule arrière ou arrière-arrière-grand-mère Gbahihonon, dont le prénom signifie “la femme qui dit ce qu’elle voit”, prophétesse qui pouvait prédire le destin des nouveaux-nés, protectrice du village. “Je m’appelle Nadia Gbahihonon Beugré. Le prénom Gbahihonon s’est glissé entre Nadia et Beugré”, nous explique-t-elle debout à la lisière du plateau, comme debout au bord du monde.

Epique ! (Pour Yikakou), Nadia Beugré © Werner Strouven. Festival Montpellier Danse. A lire sur SpinticA.fr
Epique ! (Pour Yikakou), Nadia Beugré © Werner Strouven

Le village de Yikakou, nous explique la feuille de salle, aurait été maudit et les habitant.e.s, qui vivaient parmi leurs morts, seraient parti.e.s vers la ville ou les villages voisins. Aujourd’hui, Yikakou est recouvert par la forêt, et les tombes des ancêtres se trouvent au pied d’un grand fromager, autre nom du kapokier dont l’évocation résonne de la référence littéraire de Macondo, village fictif inventé par Gabriel Garcia Marquez dans Cent Ans de Solitude.

Les habitant.e.s sont devenu.e.s des histoires, des souvenirs, des sépultures cachées. Gratter la terre pour retrouver les tombes, c’est exhumer les récits, la mémoire, les trous de mémoire, les fantasmes, les rumeurs, les contes enfouis dans les replis de la conscience.

Tout commence par l’évocation des herbivores, se nourrissant des feuilles du kapokier situé en fond de scène, à cour. Ces feuilles finiront en couronne, ceignant le front de Nadia Beugré. Le rythme s’intensifie, le plateau se charge de traces, de sillons, de sentiers.

Musique, griot, rituel, souvenirs et rumeurs jalonnent Epique ! (pour Yikakou). Accompagnée par Charlotte Dali, chanteuse ivoirienne de Zouglou, porteuse des mémoires d’Abidjan, et par Salimata Diabate, percussionniste et joueuse de balafon burkinabé, Nadia Beugré explore les figures rencontrées au fil de sa quête. Contrepoids, soutiens, complices, contrepoints, Charlotte Dali et Salimatia Diabate ne quitteront pas le plateau et seront, auprès de Nadia Beugré, comme un ange, un djinn, un air dans la tête, un prolongement du corps, une phrase obsessionnelle.

Mémoire et légende s’envolent alors avec la légèreté d’un mouchoir de papier, les mêmes avec lesquels les joues seront essuyées, les pierres tombales seront figurées, le sol du plateau sera nettoyé.

Epique ! (Pour Yikakou), Nadia Beugré © Werner Strouven. Festival Montpellier Danse. A lire sur SpinticA.fr
Epique ! (Pour Yikakou), Nadia Beugré © Werner Strouven

Territoire, le village de Yikakou n’est pas une coordonnée sur un plan mais un moteur à existence, espace des métamorphoses, lieu de mélange entre réels souvenirs et motifs de conte. Le parallèle se fait, pour Nadia Beugré, avec La Grande Geste du Mali, dont la fondation repose sur le pouvoir de Dô-Kamissa, femme-oracle qui se change en buffle pour se venger de son frère, et qui préside, par l’union qu’elle permet entre le roi Naré Maghann Konaté et de Sogolon Kandé, à la naissance du légendaire roi Soundiata Keita et à son épopée.

Par la puissance incantatoire des chants et du rythme, Nadia Beugré, Charlotte Dali et Salimata Diabate font surgir les figures de femmes fortes, parfois oubliées, capables de faire et défaire des lignées, de permettre ou non l’enfantement. La boîte de papier-mouchoir, égrainés sur le plateau, figurera la matrice qui engendre ou, au contraire, s’éteint. Il y a alors, sur le plateau, la puissance de toutes ces femmes, celles qui sont en début de lignée et celles qui en sont à la fin, alpha et oméga des récits et des contes. Tout se termine par le corps-arbre, hérissé des piques qui le traversent de toutes parts comme des branches.

Une légère turbulence existentielle habite le village retrouvé, au milieu des ancêtres, des légendes, des buffles et des kapokiers

Marie Reverdy

Direction artistique et interprétation : Nadia Beugré / Interprétation et musique live : Charlotte Dali, Salimata Diabate / Scénographie : Jean-Christophe Lanquetin / Création lumière : Paulin Ouedraogo / Dramaturgie : Kader Lassina Touré

Production : Virginie Dupray – Libr’Arts / Coproduction : Festival Montpellier Danse 2025, Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, Charleroi danse – Centre chorégraphique national de la fédération Wallonie Bruxelles, Festival d’Automne à Paris, CCN de Caen en Normandie dans le cadre de l’accueil studio, Theater Freiburg, ICI CCN de Montpellier Occitanie / Direction : Christian Rizzo, dans le cadre du dispositif artiste associé.

Avec le soutien de la DRAC Occitanie, d’Ivoire Marionnettes et de l’Institut français de Côte d’Ivoire.


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