Comment Dire..? Mirlitons, de François Chaignaud et Aymeric Hainaux

Montpellier Danse - Mirlitons, de François Chaignaud et Aymeric Hainaux. © Martin Argyroglo

La saison Montpellier Danse propose, au théâtre Jean Vilar, Mirlitons, de François Chaignaud et Aymeric Hainaux. A cette occasion, un Comment Dire..? qui tente une nouvelle forme, en proposant un échange entre les mots de la critique et les visuels dessinés, au fur et à mesure du spectacle, par Romain You, étudiant en DPEA “Architecture et Scénographie” à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier. L’occasion pour lui de garder, dans son carnet jaune, une mémoire sensible des spectacles, entre intuitions d’espaces scénographiques et spatialisation d’intuitions dramaturgiques.

Mirlitons, François Chaignaud et Aymeric Hainaux © Martin Argyroglo

Nous avons traversé.e.s la pièce assis sur le plateau, le rideau de scène refermé derrière nous. “Si Nietzsche avait été dans la salle : il aurait adoré !” – ai-je dit à Romain dès la fin de la pièce- “lui qui affirmait, dans Ainsi parlait Zarathoustra : je ne pourrais croire qu’en un Dieu qui sache danser.”

Retour bicéphale sur cette expérience d’un soir, que l’on pourrait appeler : « Mirlitons et densifications – temps, son, espace, miroir »

Temps

C’est une “intempestive considération” qui pousse Nietzsche à opposer Dionysos à Apollon. Selon lui, tout ce qui se félicite de clarté se fourvoie, l’Histoire en tête, ou du moins celle qui ne pense que par ligne et amaigrissement logique de la cause et de la conséquence, alors qu’elle devrait être une pensée organique du devenu et du devenir. “Ni une succession dans le temps, ni une juxtaposition dans l’espace. Un peu comme si la dramaturgie devait déplafonner sa pensée de l’espace, et comme si le dispositif scénographique devait revoir sa copie sur ce qu’est le temps. Tu vois ce que je veux dire Romain ? Une représentation du temps dionysiaque, qui ne serait pas linéaire, qui fonctionnerait selon l’axe vertical d’un fondamental anthropologique qui, par essence, échappe à l’Histoire comme succession, jointe à une temporalité qui fonctionne en mille-feuille, à l’instar des chaussons de François Chaignaud : une forme baroque, une pointe classique, un talon de claquette, le tout formant un cothurne lorsqu’il les recouvre par d’épaisses chaussettes blanches.

– Oui, un temps qui serait un peu comme ça !

– Le temps, dirait-on, porte l’habit de la résonance, du timbre, du son.”

Son

L’hémisphère droit du cerveau tourné vers la philologie grecque, et l’oreille gauche tendue à la musique, Nietzsche dessine les contours des deux corps divins. D’Apollon, lumineux et phénoménal, il retiendra la lente lecture des signes, véritable acte d’orfèvrerie sémiotique, tandis que la musique, la chair, le souffle, et la danse, sont l’affaire de Dionysos, dieu du vin, de la transe, et de l’inextinguible soif. “Et beh tu vois Romain, il y a vraiment les deux dans Mirlitons, mais fusionnés en tant que principe, bien sûr, et non pas répartis sur la distribution ! Tu vois ce que je veux dire ?

– Oui, oui, clairement, c’est pour ça que je n’ai pas d’image, mais plutôt une sensation de corps, une sensation rythmique, une sensation aveugle.”

Mirlitons, François Chaignaud et Aymeric Hainaux © Martin Argyroglo

Il est vrai que si l’apollinien est phénoménal, solaire, et à même de faire la lumière sur les vertiges de l’être, le dionysiaque, lui, est aveugle autant que vertigineux. En effet, pour Nietzsche, c’est par la musique que l’on éprouve l’ivresse de Dionysos et que s’ouvre l’abîme le plus profond, le gouffre primordial, le chaos cherchant l’ordre et la destruction, le vide, le trou qui dissolve son propre bord, l’engloutissement, la vérité tragique. Le dionysiaque, c’est aussi la chaleur de l’élan vital, le mouvement permanent, le devenir perpétuel. C’est pour ça que tout commence par la fin, dirait-on, car tout commence par un mot – le bruit d’un ballon qui se perce et se vide, un corps étendu au sol, inerte – CREVÉ… Vidé, évidé, dépouille, habit, anfractuosité, et le souffle primordial qui vient l’animer. “Quant au reste, tout se passe dans les moteurs secrets de ces espaces obscurs, échappant aux regards et aux phrases : cavité nasale, sinus, glotte, langue, gorge, human beatbox dont le corps paysage est parcouru par un micro sondant la moindre de ses caisses de résonance et de ses zones caverneuses. Tu vois ce que je veux dire ?

– Oui, c’était une récurrence dessinée tout au long de la pièce, malgré moi, dans une effervescence de formes”

Et dans cet espace dionysiaque, quelques percées de rire, d’éléments discursifs, quelques nuées narratives, une scène, une évocation, une image. On entend retentir parfois, aussi, au milieu des sons percussifs, le son d’un mirliton qui évoque l’enfance autant que la lointaine mémoire du timbre de l’aulos.

Espace

De la mort aux jeux d’enfants, en passant par la figure tragique, le rhapsode, le performeur, le bouffon et deux trois tours d’élémentaire illusion théâtrale, François Chaignaud et Aymeric Hainaux densifient les puissances vers un point central, dessiné sur l’estrade qu’ils occupent. Mirlitons déploie, dans la simplicité fondamentale de son dispositif scénique, une intelligence scénographique riche et complexe : un emboîtement en poupées russes d’espaces, organisés autour d’une orchestra-arène, devenue ring à la symétrie brisée, gardant comme une ombre la mémoire d’un thymélée, pour un public disposé en quadrifrontal sur la scène rectangulaire du théâtre Jean Vilar.
Sur le plateau, un véritable agôn. François Chaignaud et Aymeric Hainaux frappent le sol à coups de bâton, dans la puissance des corps qui ne retiennent pas leur coup, mais qui savent où les déporter, aux abords du thymélée, comme pour convoquer les mânes qui nous ont précédées, les forces telluriques, les couches géologiques, les séismes, les vibrations du sol et la naissance du rythme. L’affrontement est comme un jeu, un sport, une étreinte.

Mirlitons, François Chaignaud et Aymeric Hainaux © Martin Argyroglo

Miroir

Le terme “mirliton” est polysémique, nous rappelle François Chaignaud : “sifflet pour enfants, poème sans prétention, Louis d’or marqué du chiffre 2, couvre-chef militaire, et roulé à la crème.“ Il est l’autre nom du kasoo et désignait initialement, en musique, la fine membrane vibrante recouvrant un trou servant de cavité de résonance. On retrouve des mirlitons dans plusieurs variétés de flûtes ou dans des xylophones traditionnels comme le balafon africain ou le marimba mexicain. C’est donc le souffle ou la percussion qui provoque la vibration du mirliton, typique par la qualité nasillarde de sa sonorité. Il faudrait rajouter, à tout cela, le miroir de nos corps caverneux, dont les multiples membranes vibrantes aux mouvements du souffle et de la percussion se manifestent en son, en chansonnette, en murmure, en rythme. Dans cette économie rituelle, le corps mirliton devient partie intégrée d’un système vibratoire qui s’alimente à sa propre puissance. Le son se fait soif, ivresse, temps, espace, et le bruit vaniteux du monde disparaît derrière les résonances telluriques et le tremblement des corps.

Caverne musicale du monde, du théâtre et du crâne.

Mirlitons est tout à la fois danse, performance, concert, pièce pour souffle et percussion de la bouche, pour tintement de métal et sifflet de kazoo, pour coups de talons et coups de bâtons. Dans le rythme cathartique et la puissance des chocs, la musicalité de la langue est apparue comme un mirage auditif, légèrement incantatoire :
Qu’est-ce qui meut ce corps ?
Qu’est-ce qui se meut dans ce corps ?
Qu’est-ce qui meurt et danse encore ?

De la bouche aux talons..?

Marie Reverdy et Romain You

Conception et interprétation : Aymeric Hainaux et François Chaignaud / Collaboration artistique : Sarah Chaumette / Création costumes : Sari Brunel / Création lumière : Marinette Buchy / Régie générale : Marinette Buchy, Anthony Merlaud / Régie son : Jean-Louis Waflart, Patrick Faubert, Aude Besnard

Production : Mandorle productions (Garance Roggero, Jeanne Lefèvre, Emma Forster) / Agence de diffusion à l’international : APROPIC–Line Rousseau–Marion Gauvent / Mandorle productions est subventionnée par le Ministère de la Culture (DRAC Auvergne-Rhône-Alpes) et la Région Auvergne-Rhône-Alpes. / François Chaignaud est artiste associé à Bonlieu Scène nationale Annecy, à Chaillot – Théâtre national de la Danse ainsi qu’à la Maison de la danse et à la Biennale de la danse de Lyon. / Coproduction : MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Festival d’Automne à Paris, Charleroi danse, centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles, Maison de la Danse, Lyon – Pôle européen de création, Festival Next, Theater Rotterdam, Triennale di Milano, KunstFestSpiele Herrenhausen Hannover, Bonlieu Scène nationale Annecy / Avec le soutien de Espace Pasolini/Laboratoire artistique Valenciennes, La Villette, Paris – Initiatives d’Artistes, Malraux, scène nationale de Chambéry Savoie, Les Aires – Théâtre de Die et du Diois, scènes conventionnées d’intérêt national – «Art en territoire» / Remerciements : Balakumar, Edouard Prabhu, Prune Becheau.


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Un avis sur « Comment Dire..? Mirlitons, de François Chaignaud et Aymeric Hainaux »

  1. Une danse très intense. On ressent dans l’ensemble un type de mouvement qui échappe au rationnel et qui trouve une expression particulière dans l’intensité physique, la sensualité et la communauté. On dirait un combat ! Merci 🙏

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