Dans l’amphithéâtre d’O, Sylvain Creuzevault présente son adaptation d’“Esthétique de la Résistance” d’après les trois tomes du roman de Peter Weiss. Le plateau est drapé d’un voile noir derrière lequel on entrevoit une croix gammée. L’amphithéâtre se remplit, les premières étoiles apparaissent, le voile se fait écran sur lequel sont projetés des images de rayons d’une bibliothèque : Kafka, Deleuze, Dante, Marx, Brecht, etc. Nous sommes à Berlin, en 1937, la nuit du ciel montpelliérain se fait scénographie de cette nuit de la pensée. Les comédien.ne.s récemment sorti.e.s du TNS et celleux de la compagnie Le Singe, fondée en 2012 par Sylvain Creuzevault, partageront le plateau pendant 5H.
Gigantomachie
Dès le début de la pièce, Sylvain Creuzevault et Peter Weiss s’attardent sur la frise du Grand Autel de Pergame, et nous rappellent que nous ne voyons rien.

Que faut-il voir dans cette image ? La puissance des Dieux ? La défaite des Géants ? La souffrance des corps ? Que voyons-nous réellement ? Voyons nous le poids du marbre et le nombre d’esclaves qu’il a fallu pour extraire la pierre, puis pour l’acheminer depuis la carrière située en contrebas vers la partie la plus haute de la ville ? Voyons-nous qu’à partir du VIème siècle, la pierre et la chaux ont été récupérées pour les fortifications de la cité et pour les habitats ? Voyons-nous un sens métaphorique à cette scène ou voyons-nous un sens plus littéral ? Voyons-nous les dieux contre les géants, ou l’URSS contre le IIIème Reich ?
Sur scène, les personnages de Horst Heilmann, Hans Coppi, sa mère et le narrateur débattent de l’œuvre, et ce débat, qui ouvre la pièce, est autant esthétique que politique car ce sont ces débats qui forgent les outils avec lesquels le narrateur apprendra à regarder le réel et à dessiner les contours d’un monde enfin désirable. La révolution commence dans la rétine…
Il faut sauver Octobre… Le théâtre documenté
Esthétique de la Résistance de Peter Weiss raconte l’histoire d’un jeune homme de 20 ans, allemand, ouvrier, juif et communiste. On suit son itinérance, son errance, son exil, son combat, de 1937 à 1945. Tout commence à Berlin, que le narrateur quitte pour rejoindre les brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, il transite ensuite par Paris lors de la démobilisation des brigades, avant de partir en Suède auprès des milieux clandestins antifascistes allemands. Dans une interview donnée au TNS, Sylvain Creuzevault précise que “toute l’histoire de ce jeune homme est regardée par un biais sublime, qui est qu’il va construire une sorte d’histoire de l’art de la résistance, une sorte de contre-autodafé.” L’art va permettre au protagoniste de travailler son regard, sa sensibilité et son intelligence, car il fait vaciller les évidences, les a priori, le sens commun, le pré-jugé, le pré-vu et le pré-dit. Tout au long de la pièce, nous regardons des œuvres par l’œil du narrateur : Brueghel l’Ancien, Picasso, Brecht…
Chaque œuvre hurle derrière l’opacité de ses signifiants : un détails dans le recoin du Massacre des Innocents ou du Triomphe de la Mort ; une réponse de la modernité à sa qualification d’ “art dégénéré”, par les nazis, dans Guernica ; des discussions dramaturgiques et des choix de mise en scène lors d’une répétition de Mère Courage. Débattre d’art, ce n’est pas s’épancher en goût et dégoût, c’est sortir de l’anesthésie pour gagner son contraire étymologique : l’esthétique. Discuter du personnage de Mère Courage ou de la figure historique du révolutionnaire Nikolaï Ivanovitch Boukharine, c’est toujours discuter du sens que l’on prête aux actes et à leur interprétation. Que l’intelligence s’adosse à un récit fictif ou qu’elle s’adosse à un récit factuel, la tension dialectique entre politique et esthétique est toujours saillante, d’autant plus lorsqu’elle est abordée par Sylvain Creuzevault.

Nous parcourons l’Europe, l’interconnexion de ses villes, de ses langues, l’histoire politique, l’histoire du théâtre,l’histoire littéraire et l’histoire de l’art. L’adaptation de Sylvain Creuzevault ne transige ni avec la précision du détail ni avec la clarté du propos. Que cette partie de notre Histoire nous soit familière ou non, nous comprenons parfaitement les enjeux des situations qui se déploient sous nos yeux. Nous parcourons l’Europe selon un circuit politique, avec les exilés et les résistants. Tout comme ielles, on voudrait que le geste soit beau, que la révolution permanente advienne, que l’état ouvrier soit la preuve que toute cette lutte avait du sens…
Construit selon la forme concentrique que Dante avait appliquée à La Divine Comédie, allant du pire vers le “pire encore”, jusqu’au néant et son contraire, l’ouvrage de Peter Weiss s’obscurcit de page en page. Le troisième tome évoque la dictature de Staline, la clandestinité, le nazisme, la guerre, les exécutions de communistes. Sylvain Creuzevault, dans son adaptation, évoque également une longue liste de femmes de lettre qui se sont suicidées : Marina Ivanovna Tsvetaïeva, Sarah Kane, Karin Boye, Virginia Woolf… le monde sombre, et les espoirs s’enfoncent dans la conscience avec le poids et le silence d’une pierre jetée dans l’eau.
Il faut réinventer Octobre – le théâtre documentaire
Le théâtre documentaire de Peter Weiss s’enracine dans le théâtre épique, tel qu’il est proposé par Brecht pour qui « le monde d’aujourd’hui ne peut-être décrit aux humains d’aujourd’hui que s’il est décrit comme un monde transformable. » Conformément au théâtre documentaire tel que Peter Weiss l’avait pensé dans ses Notes Sur un Théâtre Documentaire, la mise en scène de Sylvain Creuzevault est résolument politique dans son traitement et engagée dans ses desseins.

Dans ses Notes, Peter Weiss affirme en effet que «le théâtre documentaire prend parti », qu’il est « l’instrument d’une formation de la pensée politique ». Pour Olivier Neveux, « lors même que l’idéologie dominante tend à obscurcir la réalité, voire à en interdire l’accès, le théâtre documentaire de Weiss soutient avec force que le monde est intelligible, transformable, qu’il existe une vérité, que celle-ci vaut pour tous, qu’il est de la responsabilité de l’art de participer à sa recherche et d’en assumer fidèlement les conséquences. Dans un monde de catéchismes, de fatalismes et de relativismes, cela mérite proscription. »
Le théâtre documentaire, pour Weiss, « s’attache au fait “exemplaire”, il ne fait donc pas usage de caractères dramatiques ni d’évocation d’atmosphères, mais de groupes, de champs, de forces, de tendances ». Et si, dans la lignée brechtienne, la distanciation favorise l’écoute et la pensée, l’émotion est tout de même posée comme un fait : l’ouvrier.e n’est pas une machine productive indifférenciée mais un corps souffrant individué. L’Esthétique de la Résistance n’a strictement rien à voir avec une quelconque fashionisation de la classe ouvrière, mais avec la force créatrice du prolétariat à même de penser et de proposer un autre monde. L’Esthétique de la Résistance : c’est le monde tel qu’il est désiré par une classe ouvrière qui ne se résout pas. Et ce monde désiré n’est pas un monde rêvé mais un monde qui se bâtit dans la lutte.
“Nous portons en nous nos mort.e.s, nos outragé.e.s, nos mutilé.e.s, c’est la raison pour laquelle l’espoir appartient à celleux que vous avez abandonné.e.s”

Après avoir abordé la question de la résistance allemande, Sylvain Creuzevault travaille actuellement à sa prochaine création, Edelweiss [France Fascisme], dans laquelle il met en scène la collaboration française. Car il nous reste encore des choses à comprendre…
Marie Reverdy
Avec : Jonathan Bénéteau de Laprairie (Arvid Harnack), Juliette Bialek (Marlène Dietrich, Hélène Weigel, Ilse Stöbe), Yanis Bouferrache (Horst Heilmann), Gabriel Dahmani (le narrateur), Boutaïna El Fekkak*(la mère de Hans Coppi, Ruth Berlau), Hameza El Omari (Hans Coppi, Münzer), Jade Emmanuel (Marcauer, Joséphine Becker, Libertas Schulze-Boyzen), Felipe Fonseca Nobre (Jacques Ayschmann, Kurt Schumacher), Vladislav Galard* (Peter Weiss, Willi Münzenberg, Richard Stahlmann), Arthur Igual* (le père du narrateur, José Díaz Ramos, Bertolt Brecht), Charlotte Issaly (Otto Katz, Karin Boye, Margarete Steffin, Mildred Harnack), Frédéric Noaille* (Max Hodann, Jakob Rosner, Wilhelm Vauck), Vincent Pacaud (un.e associé.e de Katz, Herbert Wehner, Adam Kuckhoff), Naïsha Randrianasolo (la mère du narrateur, Edith Piaf, Anna Krauss), Lucie Rouxel (Charlotte Bischoff), Thomas Stachorsky (Nordahl Grieg, Maurice Chevalier, Haro Schulze-Boyzen, Harald Poelchau), Manon Xardel (un.e associé.e de Katz, Lise Lindbæk, Rosalinde von Ossietzky, Elisabeth Schumacher)
Scénographie et accessoires : Loïse Beauseigneur et Valentine Lê / Costumes, maquillage et habillage : Jeanne Daniel-Nguyen et Sarah Barzic / Maquillage et perruques : Mityl Brimeur* / Création et régie lumière : Charlotte Moussié en complicité avec Vyara Stefanova* / Création et régie son et musique : Loïc Waridel / Création musiques originales : Pierre-Yves Macé* / Cheffe de chœur : Manon Xardel / Machinerie, régie plateau et cadrage vidéo : Léa Bonhomme / Création et régie vidéo : Simon Anquetil / Cadrage vidéo : Gabriel Dahmani / Régie générale et cadrage vidéo : Arthur Mandô / Dramaturgie : Julien Vella* / Assistanat à la mise en scène : Ivan Marquez
Production : Théâtre national de Strasbourg / Production déléguée : Le Singe (Élodie Régibier)
Peter Weiss est représenté par L’Arche – Agence théâtrale.
Le roman L’Esthétique de la résistance traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz-Messmer est publié aux Éditions Klincksieck, 2017.
« À ceux qui viendront après nous », le poème représenté écrit par Bertolt Brecht en 1938 pendant son exil est publié dans le recueil Poèmes Tome 4 à L’Arche Éditeur (1966) dans une traduction d’Eugène Guillevic.
Remerciements à Jean-Gabriel Périot, réalisateur du court-métrage Under Twilight (2006), musique de Patten (Groupe), qui nous a autorisé à diffuser gracieusement des images de son film.
Les décors, les accessoires et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS.
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2 commentaires sur « Esthétique de la Résistance – Peter Weiss et Sylvain Creuzevault »