Pour la fin de ce 45ème festival Montpellier Danse, Cherish Menzo présente FRANK, troisième volet d’une trilogie qui explore la décomposition des images et des certitudes. Dans un dispositif tri-frontal, FRANK, située à cheval entre terreur et fascination, interroge la figure du monstre, non pas dans ses apparences ou dans ses atours, mais dans sa fonction culturelle et anthropologique.
Download the American English version at the end of the article ↓

À l’instar de Frankenstein, FRANK est un monstre fait de l’hybridité d’éléments composites, disparates, hétérogènes, hétéroclites. Dans une ambiance qui réveille tour à tour, à nos imaginaires, les univers angoissés de la culture populaire des années 90, la figure du zombi, le post-apo, le shock rock à la Marylin Manson, les rituels Winti et leur diabolisation par le régime colonial néerlandais, le corps noir évidé de son âme par les colons européens, la ronde de nuit, la cage aux fauves, le krump, la voix, le texte, le rideau à lanières en PVC de la boucherie, le corps noir dans le miroir déformé du regard raciste, le cri, les larmes, la terre, la décomposition. Tout ça et plus, cousu pêle-mêle, dans une dramaturgie frankensteinnienne.
« La vision, c’est la fiction »
Cherish Menzo poursuit, avec FRANK, sa recherche sur l’altérité radicale et la peur irrationnelle. FRANK est, en effet, le dernier volet d’une trilogie qui distord le familier jusqu’à en dévoiler son inquiétante étrangeté, interrogeant nos regards apeurés. Le premier volet s’inspirait du phénomène des Vidéo Vixen des années 90 et convoquait la figure de JEZEBEL dont l’histoire est narrée dans l’ancien testament. Épouse d’Achab, roi de Samarie, le Livre des Rois la présente comme une étrangère intrigante venant pervertir l’ordre établi en incitant le roi et le peuple à se détourner de Dieu. Elle est mise à mort par défenestration, son corps sera ensuite laissé en pâture à la dévoration des chiens. Le prénom Jezebel revient dans les récits de l’Apocalypse, à propos d’une prophétesse de malheur qui tente, par séduction, de détourner les croyants de leur foi. Après avoir, avec JEZEBEL, abordé l’hypersexualisation du corps de la femme noire, le second volet de la trilogie, DARKMATTER, nous invitait “à descendre dans les profondeurs des ténèbres, là où la matière peut dépasser un enchevêtrement de sens”. FRANK clôt cette recherche et se concentre sur la façon dont le monstre cristallise nos peurs et les extériorise jusqu’au mensonge de leur rationalité et de leur objectivité. “La vision, c’est la fiction”, nous disent les interprètes dans une prosodie déformée jusqu’à l’hallucination auditive schizoïde. Car voir, c’est projeter, en aveugle, ce que l’on croit savoir.

Tournant dans la cage faite de lanières de PVC, quelques ouvertures, quelques brèches, nous disent que le danger est potentiel et qu’il pourrait bien finir par se déverser dans le public, sur nous, qu’il pourrait venir “jusque dans nos bras”, peupler nos nuits de cauchemars et d’effrois. Cherish Menzo s’appuie sur les écrits de Julia Kristeva qui définissait l’horreur comme la perte de la frontière entre soi et l’autre. La menace n’est pourtant pas là où on le croit, car si la peur est de notre côté, le péril réel se trouve de l’autre. En effet, le dispositif scénographique est inspiré des Baka Gorong, qui étaient les endroits situés à l’arrière des plantations du Suriname où se rassemblaient clandestinement les personnes réduites en esclavage, pour accomplir leurs rituels Winti et pour envisager, peut-être, de s’enfuir.
“Is it scary ?”
Le monstre se structure en miroir, toujours : c’est sa définition. Faisant entendre la spectacularisation monstrueuse, le monstre dé-montre les zones fantasques de nos peurs irrationnelles. “Is it scary ?” demande la voix narratrice. Un gros plan couvrant le mur de fond de scène, montrant le visage, plus haut lieu de l’individuation, la bouche, la langue, l’œil, suffit à le rendre monstrueux. Régulièrement, la voix narratrice débranche la machine “Collapse !” éteignant les corps. Quelques bruits de mouches à mort se font entendre, on pourrait croire que l’odeur n’est pas loin. Enjambant la rampe, les interprètes envahissent la salle et avancent, comme inexorablement, de rangée en rangée, transgressant les frontières rassurantes qui séparent la fiction du réel. Plus rien n’est contenu, le désordre social, spirituel, cosmique, inonde le théâtre. Les morts envahissent les vivants, le plateau envahit la salle, le son envahit l’espace. L’écroulement de l’arène, une fuite d’eau tombant des cintres, une structure bordélique suspendue, stoppée au cœur des mouvements contradictoires de chute et d’élévation, une seconde avant l’effondrement, l’explosion, un rire effrayant, un sanglot. “Toc toc ! Who’s there ? Collapse !”

Le festival se termine, avec cette pièce, dans une sorte de jouissance carnavalesque de l’effondrement. Ce n’est pas la fin des temps, loin de là, c’est le moment précis où le vieux monde, dans ses derniers soubresauts, lâche malgré lui, comme un pet, les odeurs moribondes et nauséabondes de sa vieille culture dominante d’où sortent les monstres qu’il a lui-même créés, comme autant de miroirs idéologiques de ses craintes, de ses choix politiques, et de sa cruauté. Ma voisine de fauteuil, sur ma gauche, me dit “C’est merveilleux de finir une édition comme ça ! C’est ce que j’ai toujours adoré dans le festival Montpellier Danse, c’est qu’il peut tout se permettre”
Marie Reverdy
Concept et mise en scène : Cherish Menzo / Création et performance : Malick Cissé, Mulunesh, Omagbitse Omagbemi, Cherish Menzo / Création son : Maria Muehombo a.k.a M I M I / Création vidéo : Andrea Casetti / Ingénieur du son et de la vidéo : Arthur De Vuyst / Scénographie : Morgana Machado Marques / Lumière : Ryoya Fudetani / Dramaturgie : Johanne Affricot, Renée Copraij / Costumes : Cherish Menzo / Texte : Khadija El Kharraz Alami, Cherish Menzo / Surtitrage : Jennifer Piasecki / Conseils artistiques : Khadija El Kharraz Alami, Nicole Geertruida / Régie : Pieter-Jan Buelens, Arthur De Vuyst, Ryoya Fudetani, Hadrien Jeangette / Graphisme : Nick Mattan / Remerciements : Mildred Caprino, Anne Goedhart, Rodney Frederik & Winti Formation “Krin Ati,” Daryll Geldrop, Ernie Wolf, Sandra Menzo, Shavelie Menzo, Madeleine Planeix-Crocker, Sarah Garnaud, Alice Bröker, Johanna CoolProduction : GRIP & Theater Utrecht (Dagmar Bokma, Anne Breure, Maartje de Groot, Teun de Loos, Philip den Uyl, Hanne Doms, Seline Gosling, Anneleen Hermans, Tom Hemmer, Leonie Jekel, Myrthe Ligtenberg, Thomas Lloyd, Rudi Meulemans, Lize Meynaerts, Klaartje Oerlemans, Jennifer Piasecki, Florien Smits, Sylvie Svanberg, Bregt van Deursen, Ad van Mierlo, Yoni Vermeire, Nele Verreyken, Vincent Wijlhuizen / En collaboration avec : Dance On Ensemble / Bureau Ritter. DANCE ON est un projet du Bureau Ritter gUG, financié par the German Federal Government Commissioner for Culture and the Media. / Distribution internationale : A propic – Line Rousseau, Marion Gauvent / Coproduction : Kunstenfestivaldesarts, Carreau du Temple – Etablissement culturel et sportif de la Ville de Paris, Productiehuis Theater Rotterdam, Julidans Amsterdam, PACT Zollverein financé par le Ministère de la Culture et de la Science de l’état de Rhénanie du Nord-Westphalie, Festival Montpellier Danse 2025, le Centre Chorégraphique National d’Orléans – Direction Maud Le Pladec, Tanzquartier Wien, DDD – Festival Dias da Dança, festival d’Automne à Paris, One Dance Festival, Perpodium / Avec le soutien de : Centre nationale de la danse à Pantin, BRONKS,KWP Kunstenwerkplaats, l’Atelier de Paris – Centre de développement chorégraphique national / Avec le soutien financier de : Le Gouvernement Flamand, Tax Shelter du Gouvernement Fédéral Belge via Cronos Invest, BNG Bank Theaterprijs, Charlotte Köhler Prijs van het Cultuurfonds, Culture Moves Europe, un projet financé par l’Union Européenne et le Goethe- InstitutCette œuvre a été produite avec l’aide financière de l’Union Européenne. Les avis exprimés dans cette œuvre ne peuvent en aucune façon être considérés comme reflétant l’opinion officielle de l’Union Européenne.
Textes : Disembodied Narrator Cherish Menzo, inspiré par et avec des extraits du texte d’introduction de The Host dans Astroid City de Wes Anderson, 1984 de George Orwell.Extraits, modifications et réinterprétations du chapitre 4 de The Modern Prometheus – Mary Shelley.THE WITNESS, THE MONSTROUS – Cherish MenzoBam Bam – Chaka Demus et Pliers, Sister Nancy, Toots & theMaytalsFaya Siton – Une chansosn « pour enfants » Surinamienne
Inspiration, références, bibliographie :Baka Gorong un lieu situé à l’arrière des anciennes plantations et devant les marécages (wetlands) où les personnes esclavgées du Suriname se rendaient secrètement pour accomplir leurs rituels et envisager la fuite. Jab Jab from Grenada : Jab vient du mot ‘Diable’ en Créole, un masquarader jouant Jab Jab joue the devil. Jab est une représentation satirique du mal infligé par les colonialistes blancs sur les personnes escalavgées. Black Skin, White Masks – Frantz Fanon, Plantation Memories, Episodes Of Everyday Racism – Grada Kilomba, Powers of Horror: An Essay on Abjection – Julia Jristeva, Frankenstein; or, The Modern Prometheus – Mary Shelly, Monstrous Intimacies – Christina Sharpe, Venus in Two Acts – Saidiya Hartman, My Words to Victor Frankenstein above the Village of Chamounix, Performing Transgender Rage – Susan Stryker, For the Wild: Dr Báyò Akómoláfé on Coming alive to other senses /300 (podcast), AS TEMPERATURES RISE, EP 9. Báyò Akómoláfé: Monsters, Fugitivity and Sitting in the Lostness of Things (podcast), The Horror Film – Peter Hutchings, Asteroid City – Wes Anderson (the host and General Gibson), ‘This Thing of Darkness’ Racial Discourse in Mary Shelley’s Frankenstein – Allan Lloyd Smith, University of East Anglia
Cherish Menzo, FRANK © Bas de Brouwer
En savoir plus sur
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
