Artiste associé à Montpellier Danse, Eric Minh Cuong Castaing travaille au sein de “réalités socioculturelles spécifiques”, un pied dans les institutions artistiques, et l’autre dans les institutions médicales et/ou de recherche (CNRS de recherche robotique, ONG, Institut d’éducation motrice, centre de soins palliatifs, etc.). Il présente, pour cette 45ème édition, une pièce créée en 2021, Formes(s) de vie, écosystème chorégraphique entre corps dits à mobilité réduite et corps que l’on pourrait qualifier d’à mobilité standard.

Corps empêché ? mobilité réduite ? handicap ? situation de handicap ? Tout commence par là, par le choix que l’on fait des mots qui, s’ils ne sont pas interrogés, risquent fort de trimballer dans leur pré-diction les pré-jugés qui les accompagnent. L’enjeu se situe donc entre le “In socius” – au sein de “réalités socioculturelles spécifiques” – et le “in visu” – au sein de la réalité socioculturelle d’un regard que l’on pourrait changer.
On pourrait citer, pour mieux comprendre les enjeux de Formes(s) de vie, les travaux de l’épistémologue Georges Canguilhem qui, dans “Le Normal et le Pathologique”, analysait la maladie comme un concept situé à l’intersection entre la médecine et le social. En effet, si la médecine peut analyser ce qui, dans un corps, relève d’une pathologie, seul le sujet peut se sentir ou non “malade”. On “a” une pathologie mais on “est” malade, et ce verbe être est un marqueur d’identité. Être malade, ou être handicapé s’exprime, en langue, comme une identité. Cette essentialisation est une réduction, une dépossession, et à ce titre, un mensonge ; il conviendrait alors de se doter d’autres outils pour entrer en relation intellectuelle, effective, réelle et sociale avec les personnes en situation de handicap. Une des portes d’entrée de ce changement de paradigme est celui qui nous fait troquer le “être” de l’identité, par la “situation” de certains moments ou de certaines configurations sociales. Pour Aloun Marchal, “la personne à mobilité réduite ne se sent handicapée que lorsqu’elle est face à un escalier, mais pas lorsqu’elle est face à un livre”. L’argument est imparable, et il suffit à lui seul à démonter l’essentialisation du handicap. “Être handicapé.e”, ou se sentir handicapé.e, c’est être empêché.e, ou se sentir empêché.e, c’est un rendez-vous raté avec la continuité de la vie dite “normale”, un trou béant dans l’existence sociale.
Alors, pour enjamber le trou, il faut que le corps soit adjoint d’une prothèse, que le moteur et la roue s’allient à la jambe comme le marteau prolonge le poing ou comme le verre corrige la vue. On pourrait imaginer une prothèse de danse. On pourrait également imaginer que la prothèse soit faite d’un autre corps, comme un exosquelette. Forme(s) de vie repose sur cette idée. Marcher, danser, boxer, faire un salto arrière, convoquer une mémoire corporelle, avancer à pas-de-géant ou gravir une montage.

La prothèse humaine, faite de chair et de parole, génère ses possibles chorégraphiques. Dans un dispositif scénographique qui n’est ni le ring, ni le théâtre, ni le podium, ni le cinéma, ou un peu tout ça à la fois, Elise Argaud, Yumiko Funaya, Aloun, Marchal, Kamel Messelleka, Nans Pierson déploient sur le plateau, en solo, duo ou trio, le temps du mouvement et celui du regard. L’écran situé en fond de scène projette parfois les images d’un “chœur prothétique”, zoomant sur le contact des mains, la mélodie des souffles, ou sur l’émotion du toucher, faisant écho à la performance dansée Sous Influence créée quatre ans plus tôt, en 2017.
Ateliers, danse contact, intermédialité, esthétiques relationnelles composent Formes(s) de vie et annonce Vision, pièce pour laquelle Eric Minh Cuong Castaing est associé à Montpellier Danse jusqu’en 2026, inventant de nouvelles façons d’être ensemble, nécessité guidée par la pluralité des corps.
Marie Reverdy
Pièce chorégraphique d’Eric Minh Cuong Castaing en collaboration artistique avec Aloun Marchal et Marine Relinger / Avec Elise Argaud, Yumiko Funaya, Aloun Marchal, Kamel Messelleka, Nans Pierson / Et la présence à l’écran de Martial Bucher, Soizic Carbonnel, Jeanne Colin, Yoshiko Kinoshita, Eric Minh Cuong Castaing, Annie Ode et Bruno Santili / Chorégraphie : Éric Minh Cuong Castaing, Aloun Marchal / Dramaturgie : Marine Relinger / Direction technique : Virgile Capello / Scénographie : Anne-Sophie Turion, Pia de Compiègne / Création sonore : Renaud Bajeux / Création lumière : Nils Doucet / Costumes : Silvia Romanelli / Films : Victor Zébo (image), Renaud Bajeux (création sonore), François Charrier et Samuel Poirée (son), Lucie Brux (montage), Scarlett Garson (direction de production), Samuel Tuleda (direction régie), Alexis Lambotte – Label 42 Studio (étalonnage)
Production : Compagnie Shonen / Coproduction : Festival de Marseille, Ballet National de Marseille, Pôle Arts de la Scène -Friche Belle de Mai, Prix le BAL de la Jeune Création – Adagp 2020, Vooruit Gand, Points Communs Scène nationale de Cergy Pontoise, Tanzhaus NRW Düsseldorf, Fonds Transfabrik, Carreau du Temple, Charleroi Danse, Le Vivat-Armentières, Les Ballets CdelaB, Ministère de la Culture Délégation à la Danse, C.N.C. DICRéAM, département des Bouches du Rhône – «Ensemble en Provence», Région Sud – Carte Blanche aux Artistes 2020, DRAC PACA & ARS PACA – «Culture et Santé», Fondation Porosus, Fondation Handicap et Société / Avec le soutien de ICK Dans Amsterdam / Mise à disposition de studios : Lieux Publics – CNAREP – Pôle Européen de Production – Marseille, K.L.A.P. – Maison pour la Danse – Marseille, Marseille Objectif Danse, Pôle 164 Marseille, Friche Belle de Mai / Partenariats Santé : La Maison – Gardanne, Hôpital Sainte Marguerite – Marseille, Hôpital Bretonneau – Paris
Crédit photo © Shonen
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