Diplômé.e du Master Exerce ICI-CCN le travail de Sorour Darabi interroge la nature, le genre et l’identité. Jeune chorégraphe, iel signe aujourd’hui sa première pièce de groupe et nous propose, pour ce festival, une création en diverses morphoses, intitulée Mille et Une Nuits.

Iranien.ne, Sorour Darabi vit et travaille en France depuis 2013. Militant.e de la cause trans, iel fait partie de l’association underground ICCD (Invisible Center of Contemporary Dance), basée à Téhéran. ICCD organise diverses activités culturelles comme des ateliers de danse clandestins, des jam sessions, de la recherche et de l’expérimentation artistique, de la diffusion de films de danse, ou encore la mise en place du festival de danse solo Untimely. Sorour Darabi s’intéresse à ce que l’on cache, sous le tapis, et navigue dans le sous-sol, underground. Iel interroge l’identité dans son impermanence et dans sa vulnérabilité, thème que l’on peut retrouver dans ses soli Subject to Change, dans le cadre de sa formation, Farci.e en 2016, Savušun en 2018, Mowgli et Natural Drama en mai et décembre 2021. C’est la première fois que Sorour Darabi se lance dans une pièce de groupe. C’est avec Aimilios Arapoglou, Li-Yun Hu, Felipe Faria, Lara Chanel, Pablo Altar, Florian Le Prisé et Ange Halliwell qu’iel partagera le plateau. Le recueil des Mille et Une Nuits offre à Sorour Darabi la figure de Shérazade et le motif de la nuit. A quoi ressemblent les nuits de Shérazade, entre création, désir de vie et menace de la mort ? A cette question, Sorour Darabi souhaite apporter une réponse émancipée du male gaze, cisgenre et hétéronormé. Dans le clair-obscur du studio Bagouet, Mille et Une Nuits évoque la structure architecturale des shabestan – espace enterré ou semi-enterré que l’on pouvait trouver dans les maisons perses. Les Shabestan étaient climatisés par un système appelé qanat, ouvrage hydraulique destiné à la captation d’une nappe d’eau souterraine. C’est dans cette ambiance, fraîche et humide, que nous pénétrons. Dans le studio, le dispositif en tri frontal nous invite à circuler, à nous assoir, nous allonger, si on le souhaite, où on le souhaite. Dans le clair-obscur et la brume, le public ressemble à une morphose entre Delacroix et les miniatures persanes.
Au centre du studio, des blocs de glace sont suspendus depuis les cintres, emprisonnant dans leur cœur transparent des chaînes et de longues mèches de cheveux bruns. À travers cette pièce, Sorour Darabi souhaite porter son attention sur une partie souvent négligée dès que l’on évoque les harems, notamment parce que l’imaginaire occidental s’adosse essentiellement aux représentations des harems ottomans. Le Harem perse est en effet le lieu des mariages officiels, résultant de négociations entre familles du même rang. Bien sûr, la liberté des femmes qui composent le harem perse est contrainte par les règles de vie du Harem, et les épouses font l’objet d’une étroite surveillance, mais “le harem perse est aussi un lieu de culture et d’art”, rappelle Sorour Darabi lors de la conférence de presse.
La dimension opératique s’invite dans Mille et Une Nuits, car, outre le caractère total de cet art, c’est son histoire sociale qui intéresse Sorour Darabi. L’opéra est aujourd’hui un lieu plutôt privilégié, mais il porte en lui, notamment lors du Second Empire, l’histoire du milieu de la nuit, des courtisanes, des demi-mondaines et des maisons closes. A côté de l’histoire de l’art, s’écrit donc une histoire des coulisses, une histoire d’une sociologie de la sexualité, sculptée par l’intelligence d’un regard queer et déconstruit. Une morphose d’Opéra et de Harem.

Pendant 2h15, les performeureuses occupent le plateau sur le seuil de l’érotisme. Difficile équilibre que celui de rester à l’orée, sans tomber, ni même désigner, un des espaces situés de part ou d’autre du seuil. Jamais vulgaire, jamais indécent, jamais dans le creux de la tension, jamais dans l’orbite de l’inattention, Sorour Darabi, fait preuve d’une rare finesse. Dans la nappe sonore, une voix monte, un chant. Sorour Darabi nous parle de la question du corps trans par le prisme de la voix. Pourquoi n’y a-t-il pas de chanteureuses trans dans les opéras ? Parce que le “traitement hormonal entraîne une mue de la voix qui fragilise le placement du son dans les cordes vocales”. Sorour Darabi souhaitait alors travailler sur une esthétique de la voix transgenre, son expressivité, son timbre, sa tessiture, accompagné.e par le coach vocal Henry Browne. Morphose des corps et des voix.
2H15, cela aurait pu être plus, cela aurait pu être moins, la durée ne pèse pas dans l’équation dramaturgique. Certains diront, non sans tort, qu’il y a un petit quelque chose so 90’s : la lumière, la scéno, les costumes. Mais au delà, il y a le véritable travail de performance. Bifurcations du regard, nuit sans lune et sans aurore, anamorphose, pour un monde nouvellement nommé.
Marie Reverdy
DEEPDAWN / SOROUR DARABI
Chorégraphie, conception, textes et direction artistique : Sorour Darabi / Performeurs, chanteur, acteurs et musiciens en live : Aimilios Arapoglou, Li-Yun Hu, Felipe Faria, Lara Chanel, Sorour Darabi, Pablo Altar, Florian Le Prisé et Ange Halliwell / Composition musicale : Pablo Altar, Florian Le Prisé / Coach vocal : Henry Browne / Création lumière : Shaly Lopez / Scénographie : Alicia Zaton à la base d’une idée originale de Sorour Darabi / Costumes : Anousha Mohtashami / Régisseur Général : Jean-Marc Ségalen / Sculptures de glace : Samuel Girault / Rédactrice de texte et curatrice Anglais-Persan (POETIC
SOCIETIES, Crafted Conseil Remote Residency Program) : Ava Ansari / Regard extérieur : Marouane Bakti / Chargée de production et diffusion : Jenny Suarez / Chargé d’administration : Martin Buisson / Remerciements : Palmina D’Ascoli, David Lopez, Thomas Gachet
Production Exclusive : DEEPDAWN / Sorour Darabi / Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024, CCN
Ballet national de Marseille, Arsenic – Centre d’art scénique contemporain (Lausanne), Initiatives d’Artistes La Villette, Paris, CND Centre national de la danse, Tanzquartier Wien GmbH, Fonds franco-allemand Transfabrik pour le spectacle vivant, Charleroi danse Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie Bruxelles, Festival Theaterformen, Festival d’Automne à Paris.
Avec le soutien de la Drac Île-de-France – ministère de la Culture / Avec le soutien de la Manutention du Palais de Tokyo, CND Centre national de la danse, Trauma Bar und Kino (Berlin); Tanzhaus Zürich, PACT Zollverein (Essen), KWP Kunstenwerkplaats (Bruxelles) & POETIC SOCIETIES (Detroit), KWP Kunstenwerkplaats (Bruxelles), The Saison Foundation (Japan)
Pour cette création, Sorour Darabi a été accueilli en résidence à l’Agora, cité internationale de la danse avec le soutien de la Fondation BNP Paribas.
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