Rideau d’Anna Massoni à ICI-CCN

Anna Massoni était en résidence à ICI-CCN du 9 au 19 octobre. Pendant ces 10 jours, elle a présenté 3 topos (temps d’expérimentation partagé avec le public) ainsi que sa pièce Rideau, solo dans lequel elle interroge la fiction et explore “les manières de décentrer l’action, depuis les plis de la peau jusqu’à l’espace du lieu.”

Rideau – Création 2022

Sur le plateau, un rideau construit un angle droit entre le fond de scène et jardin, laissant apparaître un couloir latéral, et fermant au regard une partie du fond, comme un léger décollement de l’espace. Élément scénographique, ce rideau ne flirte pas avec la mise en abîme, mais avec la porte, le hiatus, la faille. Le rideau est le lieu du pli par excellence. Dans son léger mouvement, il libère des espaces, des images, des souvenirs, puis les cache, les noue, les recouvre. Le rideau est fait d’imperceptibles entrouvertures laissant s’échapper quelques bribes… Le plateau semble alors se trouer, non pas comme une toile de Fontana, conférant à la scène un statut d’écran, mais comme une incursion géométrique inédite, facile à nommer, mais difficile à représenter, celle de la 4ème dimension au sens mathématique du terme, enroulée autour de notre monde en 3D. Nous ne parlons donc pas de temps, mais de topologie, d’apparition et de disparition du corps, de son image, de la musique, de la trame, de la lumière sculptant l’espace, et de l’ordre des événements. C’est ce détour mathématique qui me semble, au mieux, évoquer Rideau.

Rideau © Anna Massoni

Le tesseract chorégraphique
Une expérience de pensée propose d’offrir au regard l’apparition d’un cercle né comme un point, dont la croissance régulière et continue le conduit à sa taille maximale avant qu’il ne diminue aussitôt jusqu’à disparaître. C’est de cette manière que des êtres vivants dans un monde en 2D pourraient appréhender une sphère (en 3D) traversant le plan de leur espace. La traversée d’un plan 2D par un cube donnerait, quant à lui, l’apparition instantanée d’un carré, une existence immobile, et une disparition soudaine. Dès lors, on peut aussi imaginer qu’un objet en 4D puisse traverser notre espace en 3D. On sait qu’il nous serait impossible de le voir dans sa globalité, mais on peut imaginer que de sa phénoménalité en 3D, on puisse déduire ses propriétés en 4D. Mathématiquement, du segment 1D, au carré 2D, au cube 3D, on peut déduire l’hypercube de dimension 4, également appelé tesseract, 8-cellules ou octachore.
Reste maintenant à imaginer le phénomène qui aurait lieu, pour nous, si un objet chorégraphique issu d’un monde en 4D venait à traverser notre monde en 3D. Comment se manifesterait-il à nos yeux, à nos oreilles, et à notre intelligence sans se donner en pâture à un sensorium bâti sur la ligne irréversible du temps et un espace en 3D ? Il apparaîtrait dans notre champ partiellement, plan par plan : plans internes, projections, surfaces. Chaque arête et chaque angle de cet objet chorégraphique complexe prendrait le temps d’exister dans un jeu d’échelle, de distance, de lumière, d’éloignement, d’apparition et de disparition progressive ou soudaine. L’objet se déploierait par juxtaposition de ses éléments partiels. Ce déploiement est l’exact effet que nous fait la dramaturgie qu’Anna Massini construit dans Rideau. La présence de ce rideau comme une porte entrouverte confère au plateau les propriétés de la “Bouteille de Klein”, expression géométrique de la traversée du miroir.

Rideau © Anna Massoni

Et si le temps lui-même se dotait d’une nouvelle dimension, lui qui court sur son lit comme un fleuve ? La musique et la lumière, dans leur autonomie, traverseraient notre monde de la même manière que la danse. Tchaïkovski, Ravel, Cage, Stravinsky, applaudissements, Barber, Sibelius… coupés net, repris ailleurs, autrement, avec une béance dans l’oreille gauche et un ciel qui s’illumine au grill, happant le regard des spectateurices comme un appel d’air.

Le “sublime géométrique”
L’espace continu du plateau accueille un objet qui se manifeste de manière discontinue. L’unité se fragmente alors à nos sens, mais pas à notre intelligence, créant des effets d’ellipses, de trouées, de perturbations de champ. Tout se compose par la juxtaposition d’éléments qui constituent une forme globale, que l’on vient déplier, et découper, pour les poser les uns à la suite des autres sur le sillon d’un temps linéaire. Des profils de profils, des décalages, des réminiscences, un plan qui se diffracte, un fragment qui tombe, il fallait bien que ce soit un solo pour y voir la brisure de la ligne, la perturbation du cours, la multiplication des plans.

Rideau © Anna Massoni

Anna Massoni travaille la phénoménalité de la présence, l’équilibre, la légèreté holographique de l’image sortie du lit du temps. Organisant des focus par la simple attention que nous portons à un détail (la tension d’une main qui ne touchera pas le pied qu’elle frôle) ; structurant l’écriture par un jeu de plans dans lequel le corps se fait sujet et objet de ses propres frontières à franchir ; et déjouant les attendus du rythme par une vitesse constante à échelle 1…
Rideau fait pressentir une dimension supérieure et un temps non-linéaire. La pièce donne, d’une certaine manière, forme à l’irreprésentable, en donnant une forme sensible à un concept qui échappe, normalement, aux sens. Kant parlerait sûrement d’une sorte de “sublime géométrique” et/ou “topologique”… Étrange expérience esthétique que celle de sentir l’irruption de cet irreprésentable, qui se manifeste à nous en cognant sur les parois qui forment la limite même de notre sensorium. L’écriture de Rideau est brillante d’intelligence, faisant vibrer la peau de notre rationalité, travaillant encore demain, et demain, et demain, la corde intuitive de notre sensibilité géométrique.

Marie Reverdy

Rideau – Chorégraphie, interprétation : Anna Massoni | Chorégraphie, dramaturgie : Vincent Weber | Création lumière : Angela Massoni | Régie lumière et plateau pour la tournée : Fanny Lacour | Régie son : Vincent Weber | Aide à la composition sonore : Renaud Golo | Regards extérieurs : Simone Truong, Maud Blande

Administration de production : Marc Pérennès | Production : Association 33ème parallèle | Co-production : CN D Centre National de la Danse, La Manufacture-CDCN Nouvelle Aquitaine Bordeaux – La Rochelle, La Place de la Danse-CDCN Toulouse Occitanie, ÉTAPE DANSE (Fabrik Potsdam, Institut Français Deutschland/Bureau du Théâtre et de la Danse, La Maison CDCN Uzès Gard Occitanie, Théâtre de Nîmes, Mosaico Danza – Interplay Festival Turin), Les Hivernales-CDCN Avignon, Le Dancing-CDCN Bourgogne Franche Comté. | Avec le soutien du Ministère de la Culture – DRAC Bourgogne – Franche-Comté pour l’aide à la création chorégraphique. | Avec le soutien du CNDC d’Angers.


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