Ubu d’après Jarry – Bob Wilson au Printemps des Comédiens

Au théâtre Jean-Claude Carrière, Bob Wilson présente son Ubu roi d’après Alfred Jarry et Joan Miró. Costumes, lumières et bande-son !

Wilson – Jarry, Ubu © Luca Rocchi

Il y a des noms qui ouvrent des pans entiers de références et d’attente. Bob Wilson en fait partie. Pour cette pièce, on sait qu’on a Bob Wilson, Jarry, Ubu, Miró, un cyclo en fond de scène et un podium.
Et qu’est-ce qu’un podium, à proprement parler ? C’est l’espace sur lequel les apparats s’exposent. Non pas les corps des mannequins à la maigreur de cintres, mais l’habit, celui qui ment le corps, celui qui masque la personne, celui qui fait la fonction, celui qui fait le moine.
C’est parfait pour Ubu Roi qui, loin d’avoir “l’étoffe du souverain”, s’en déguise néanmoins. Ubu, gonflé comme un ballon de baudruche, se présente comme infantile, capricieux, orgueilleux, cruel. Symbole de l’absurdité, de l’arbitraire et du despotisme, il concentre l’ensemble des pouvoirs dans sa main. Il faut dire qu’un podium, c’est aussi un peu comme un couloir qui mène à la potence, au “décervelage des nobles” dont la chanson évoquant la dimension spectaculaire des exécutions, clôt la pièce de Jarry.
Et puis c’est Bob Wilson, et on se souvient de son Einstein on the Beach composée par Philip Glass, on se souvient de Lulu composée par Lou Reed pour le Berliner Ensemble. Des images qui se cristallisent dans la rétine, des images un peu lointaines, un peu étranges, un peu lisses… Des images-signes, hiéroglyphiques. Dans la pinède du Printemps des Comédiens, on partage un verre et nos impressions. On discute d’un spectacle vu, avec des ami.e.s qui en ont vu d’autres, au deux sens du terme.
– J’ai une sensation un peu violente, d’interprètes comme exécutant.e.s, d’une production à la chaîne d’images vidées de leur « substantifique moelle » comme dirait Rabelais. Un spectacle-usine. Une image-coquille, une image-packaging d’une boîte vide, sans surprise, et de corps creux, écervelés. Comme si la création elle-même devenait ubuesque.
– J’ai souvenir de la première fois que j’ai vu un spectacle de Bob Wilson, j’étais tout jeune, et je m’étais dit que Bob Wilson avait embrassé le surréalisme sans rien perdre de sa culture américaine. C’était inédit. Je me disais que Bob Wilson avait fait l’épreuve de sa lecture d’Artaud, et proposait des corps-signes dans un paysage d’images grinçantes, creusant les disproportions, enchainées selon une grammaire qui a exclu les relations de cause à effet. Je voyais des corps sans psychologie mais avec de la chair. Des corps chair et signe. Un hiéroglyphe de viande.
– Tu veux dire qu’il faisait sienne cette phrase de Jarry : “l’inutilité du théâtre au théâtre” ?
– On peut dire ça, oui, je crois.
– Quand tu parles de ces corps-signes et d’Artaud, quand tu parles de surréalisme, je sens, en effet, l’envie de scanner une sorte d’inconscient collectif et l’opacité de ses signifiants : le podium de la haute couture, la révolution, les manifestations, le french cancan, la valse à 3 temps (quoique dansée, par les interprètes, comme si le rythme était binaire), la monarchie refoulée, la presse, la “merdre”, les avant-gardes, etc. Une sorte d’inconscient collectif à la française, produit par un algorithme sur la base d’un sondage. Je me souviens d’un roman d’Ismaïl Kadaré qui imaginait un «palais des rêves» conçu pour recueillir et retranscrire en permanence les rêves de chaque sujet du sultan. Une image de l’inconscient construite sur la base de données statistiques, pourrait-on dire… Je sais pas pourquoi je pense à ça.
– Ha ha, c’est bizarre, je crois avoir une piste de réponse qui confirme l’idée que je me fais de ce qu’est une œuvre, et de ce qui la distingue, normalement, de l’objet produit à la chaîne. Je me suis toujours dit que le geste ne s’épuisait jamais dans l’objet, bien au contraire, il y sommeille jusqu’à ce que tu le regardes. C’est peut-être l’endroit le plus politique du théâtre… Le geste s’actualise indéfiniment, à chaque fois que l’œuvre est montrée. Et si ce que tu vois, c’est la recette, alors cela veut dire que le geste s’est noyé… As-tu eu la curiosité de regarder le “programme d’été international” au Watermill Center de Long Island ?
– Non, mais j’y jetterai un coup d’œil. Et toi, tu fais quoi maintenant ?
– Moi, je file à l’amphithéâtre, je vais voir Esthétique de la Résistance d’après Peter Weiss, par Sylvain Creuzevault… de l’autre côté de la pinède et du spectre de la théâtralité…

Marie Reverdy

D’après Alfred Jarry et Joan Miró
Idée originale d’Imma Prieto • Robert Wilson

Avec : Mona Belizán, Marina Nicolau, Alejandro Navarro, Joan Maria Pascual, Sandrine Penda, Joana Peralta, Sienna Vila, Alba Vinton

Réalisation, conception des décors et des lumières : Robert Wilson / Co-réalisateur : Charles Chemin / Co-concepteur des décors : Stephanie Engeln / Co-concepteur des lumières : Marcello Lumaca / Costumes : Aina Moroms / Son : Joan Vila / Assistant metteur en scène et régisseur : Maite Román / Concepteur des marionnettes : Joan Baixas, La Claca / basé sur le projet original de Joan Miró / Matériaux de texte : Eli Troen / d’après Ubu Roi d’Alfred Jarry / Directeur technique : Juanro Campos / Assistant régisseur : Sienna Vila / Responsable de plateau : Pablo Sacristán / Photographe : Luca Rocchi / Assistant personnel de M.Wilson : Alek Asparuhov / Producteur associé : Hannah Mavor / Production : Jenny Vila

Production : Es Baluard – Musée d’Art Contemporain de Palma ; La Successió Miró / Financé par : le Gouvernement des îles Baléares ; AC/E – Acción Cultural Española ; Mairie de Palma / Co-production : Festival Grec de Barcelone (ES) ; Festival Kunstfest Weimar (DE) / Avec le soutien de : Institut Ramon Llull / En collaboration avec : Groupe Karol Karol (FR) / Distribution : Ysarca Art Promotions / Production exécutive : La Mecànica


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